
Dans quelques années, le pays deviendra peut-être ce territoire dont nous ne parlerons plus qu’à l’imparfait. Si ce n’est déjà le cas.
Quand nous évoquons l’Afrique aujourd’hui, ce n’est plus seulement pour célébrer la gloire passée de ses empires, de ses rois et de ses civilisations. Nous parlons du quartier où nous avons grandi, du village où nous sommes nés, de la concession familiale, de la maison des parents, du pays d’où nous venons.
L’Afrique est devenue le lieu d’où l’on vient, mais de moins en moins celui où l’on va. Et c’est peut-être cela, le plus inquiétant. Nous poussons nos enfants vers la sortie. Nous leur payons des études à l’étranger, nous traquons pour eux les diplômes occidentaux, nous cherchons les meilleures écoles, les meilleures carrières, les meilleures opportunités, parfois même simplement la sécurité. Nous voulons qu’ils réussissent. Mais nous avons fini par intégrer l’anomalie : il est désormais considéré comme normal, et même souhaitable, que leur destin s’écrive ailleurs. Lorsque nous parlons de leur avenir, nous parlons rarement du pays.
Pendant ce temps, nous-mêmes partons chercher ailleurs la reconnaissance que nous ne trouvons plus chez nous. Nous construisons nos carrières, nos entreprises, nos vies et parfois même nos familles ailleurs. Ceux qui peuvent partir partent. Ceux qui restent sont souvent gouvernés par des élites qui n’ont plus nécessairement besoin que le pays fonctionne pour continuer à prospérer. Alors chacun cherche sa solution. Une solution individuelle à un problème collectif. C’est peut-être là que se trouve notre tragédie.

Nous avons voulu mettre chacun notre famille à l’abri pendant que le pays s’enfonçait, sans nous demander ce qu’il faudrait faire pour changer la trajectoire du pays lui-même. Nous avons appris à sauver notre maison pendant que le quartier brûlait, puis à sauver notre famille pendant que le pays se vidait de son avenir.
Nous avons agit comme la classe des “pourvu que” déjà formalisée par Norbert Zongo dans son éditorial de L’Indépendant du 3 juin 1993: “Pourvu que les salaires tombent”, “Pourvu que je n’ai pas d’ennui”,“Pourvu que mes enfants soient épargnés, tant pis pour les enfants des autres”. Zongo parlait alors de la classe d’indifférents égoïstes et myopes qui pensent échapper au malheur collectif par leur résignation. La solution individuelle finit alors par produire une situation étrange. Le père reste dans la grande maison.
Les enfants sont à Paris, à Montréal, à Bruxelles, à Londres. La mère voyage pour aller voir les petits-enfants. Et le père devient le gardien de la maison. Une grande maison presque vide. Le papa est devenu le gardien de la maison du village en ville. Et les petit-enfants, quand ils consentent à passer un séjour au Cameroun, ne restent même plus longtemps dans cette maison. Deux jours après leur arrivée, ils foncent à Kribi. Cette image dit peut-être tout. Ce qui s’est passé avec nos villages est en train de se passer à l’échelle du pays.
La maison du village est devenue une maison que l’on entretient parce qu’elle appartient à la famille, mais dans laquelle on ne vit plus. On y retourne pour les vacances, pour les cérémonies, pour les retrouvailles, pour les enterrements. Elle demeure importante, mais elle n’est plus le lieu où l’on construit sa vie. Et demain, la maison de Yaoundé pourrait devenir la même chose : une maison familiale, avec un gardien, un lieu auquel nous appartenons, mais où nous ne vivons plus vraiment. Nous nous retrouvons alors mentalement et physiquement à l’extérieur.
Nos grandes réunions de village se tiennent à Paris, à Londres, à Bruxelles, à Washington. Nous y parlons de nos chefferies, de nos peuples, de nos villages, de nos pays, de nos ancêtres. Nous organisons nos communautés ailleurs. Nous y faisons circuler l’argent, les idées, les enfants, les projets et même une partie de notre vie politique. Puis nous retournons chez nous pour les vacances, pour construire une maison, faire une cérémonie, enterrer nos morts, retrouver les traces de ceux qui nous ont précédés. Nous revenons de plus en plus en Afrique pour notre passé. Mais où allons-nous pour notre avenir ? C’est ainsi que l’Afrique peut disparaître sans disparaître de la carte. Elle peut rester pleine de monde, pleine de ressources, pleine de maisons, pleine de cérémonies et pleine de mémoire, tout en cessant progressivement d’être le lieu où nous projetons notre avenir.
Un territoire peut continuer d’être habité tout en cessant d’être habité par le futur. Et pendant que notre avenir se déplace ailleurs, l’extraction continue. On a extrait du pays comme les colons extrayaient du pays : les minerais, le pétrole, le cacao, le bois, l’énergie, les terres. Mais aujourd’hui, quelque chose de plus profond est également extrait : les cerveaux, les enfants, les talents, les forces vives. Nous avons même commencé à extraire notre propre avenir. Nos pays restent alors des territoires dont les ressources alimentent le monde, sans que nous soyons nécessairement ceux qui fabriquent le monde.
Des territoires où l’on peut encore extraire, où l’on peut encore prédater, où l’on peut encore faire circuler des richesses sans que celles-ci produisent nécessairement un avenir commun. Et peut-être qu’un jour, nos enfants reviendront dans ces pays comme on revient dans un lieu d’origine. Ils regarderont la maison de leurs grands-parents, visiteront le village, prendront des photos, demanderont où leurs parents ont grandi. Ils sauront d’où ils viennent. Mais ils ne sauront peut-être plus pourquoi ils devraient y rester. Des populations continueront de vivre là. Elles travailleront, construiront, commerceront, survivront.

Mais elles risquent de devenir les figurants d’un décor qui racontera ce qu’était l’Afrique, pendant que ceux qui ont les moyens de fabriquer leur avenir le fabriqueront ailleurs. Une Afrique devenue le décor de son propre passé. Et nous continuerons à appeler cela « le pays », le “continent” alors qu’il sera devenu quelque chose que nous gardons, que nous entretenons, que nous visitons, que nous pleurons, mais que nous ne construisons plus. La solitude des pères est peut-être la punition de cette solution individuelle. Nous avons voulu sauver chacun notre famille, mais nous avons oublié que nos familles avaient besoin d’un pays. Et qu’un pays ne peut pas être sauvé individuellement. Le problème n’est donc plus seulement de savoir pourquoi nous partons.
Partir peut être nécessaire. Partir peut être une chance, une liberté, une stratégie, parfois même une question de survie. Le problème commence lorsque le départ cesse d’être un mouvement et devient une destination collective. Lorsque personne ne part plus pour revenir autrement, pour transformer quelque chose, pour construire quelque chose, mais que tout le monde part parce que l’avenir est désormais supposé se trouver ailleurs. À ce moment-là, ce n’est plus seulement une diaspora que nous produisons. C’est un déplacement de l’avenir. L’Afrique est alors en train de devenir notre passé. La vraie question n’est donc plus seulement : pourquoi partons-nous ? La vraie question est : pourquoi avons-nous cessé de croire que notre avenir pouvait avoir lieu ici ? Et surtout : qui va encore fabriquer l’avenir de l’Afrique si nous avons tous décidé de fabriquer le nôtre ailleurs ?
Le 12 septembre 2026
Jean Pierre BEKOLO et Pierre FEZEU Talents Coalition