Emile C. BEKOLO :”plaidoyer pour «l’Appel de Yaoundé» pour la reconnaissance des politiques d’Import-substitution à l’appui de la souveraineté alimentaire… »

En accueillant la 14e Conférence ministérielle de l’Organisation Mondiale du

Commerce (OMC) du 26 au 29 mars 2026 à Yaoundé, le Cameroun ne se contente

pas d’endosser un rôle protocolaire. Il se place au cœur d’un moment critique de

l’histoire du commerce international, marqué par la fragmentation des échanges, la

montée des tensions géopolitiques et la remise en cause du multilatéralisme.

Pour le Cameroun, pays hôte, cet événement constitue une opportunité stratégique

majeure : celle de repositionner sa politique de commerce extérieur, d’affirmer son

leadership régional et d’accélérer sa transformation économique.

1. Une conférence dans un contexte de rupture du commerce mondial

La 14e Conférence ministérielle de l’OMC intervient dans un environnement

international profondément instable marqué par la montée du protectionnisme,

notamment aux États-Unis, les tensions géopolitiques au Moyen-Orient perturbant les

routes énergétiques mondiales (détroit d’Ormuz), la recomposition des chaînes de

valeur autour de blocs économiques, et le durcissement des conditions financières

internationales. Dans ce contexte, le système commercial porté par l’OMC est

fragilisé. Pour les économies comme le Cameroun, cela se traduit par une incertitude

accrue sur l’accès aux marchés, les investissements et les flux commerciaux.

2. Le Cameroun face à ses propres défis structurels

La 14e Conférence ministérielle de l’OMC représente bien plus qu’un événement

diplomatique pour le Cameroun. Elle constitue une fenêtre historique pour repenser

son modèle économique et commercial ; dans un monde marqué par l’incertitude et

la recomposition des échanges, le Cameroun a l’opportunité de renforcer sa position

régionale, accélérer sa transformation industrielle, s’intégrer durablement dans le

commerce mondial. À condition de transformer cette tribune internationale en levier

concret de réforme et d’action.

Le commerce extérieur camerounais reste caractérisé par :

• Une dépendance aux matières premières : Les exportations demeurent dominées

par le pétrole, le cacao, le bois et le coton, avec une faible transformation locale.

• Un déficit commercial structurel : Malgré une amélioration conjoncturelle en 2024, le

déséquilibre entre importations (machines, produits alimentaires, carburants) et

exportations persiste.

• Une faible complexité économique : Le recul du Cameroun dans les classements

internationaux traduit des difficultés à monter en gamme et à s’insérer dans les

chaînes de valeur mondiales.

• Une faible intégration régionale : Malgré son rôle moteur dans la Communauté

économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) et la Communauté

économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), le commerce intra-régional

reste marginal.

3. Une opportunité unique d’affirmation géoéconomique

En tant que pays hôte, le Cameroun dispose d’un levier diplomatique et économique

exceptionnel.

a) S’affirmer comme hub régional

Avec sa façade maritime et ses corridors vers le Tchad et la RCA, le Cameroun peut

se positionner comme un centre logistique régional, une plateforme de transit et de

OMC 2026 – Plaidoyer pour «l’Appel de Yaoundé» pour la reconnaissance des

politiques d’Import-Substitution à l’appui de la souveraineté alimentaire et du

développement industriel dans les pays africains et en développement

NewsLetter N°02/26 Mars 2026

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redistribution, un pivot du commerce en Afrique centrale.

b) Porter la voix de l’Afrique

La conférence offre l’opportunité de défendre une meilleure prise en compte des

économies en développement, des règles commerciales plus équitables, un soutien

accru à la transformation industrielle africaine.

c) Accélérer l’intégration continentale

La mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine peut être

renforcée à travers la promotion des chaînes de valeur régionales, la facilitation des

échanges intra-africains, et l’harmonisation des politiques commerciales.

4. Un levier pour repenser la politique commerciale nationale

La tenue de la conférence de l’OMC à Yaoundé doit être un catalyseur de réforme de

la politique commerciale du Cameroun, c’est-à-dire repenser son modèle

économique et commercial dans un monde marqué par l’incertitude et la

recomposition des échanges, ce qui nécessite de passer d’une politique commerciale

défensive à une stratégie offensive et intégrée. Cette doctrine devrait reposer sur la

compétitivité des entreprises, l’intégration régionale comme levier de croissance,

l’attractivité pour les investissements, l’alignement avec les règles de l’OMC.

4.1. Moderniser la facilitation des échanges

Malgré les engagements pris par le pays dans le cadre de l’OMC, des contraintes

subsistent, procédures lourdes, notamment, les délais portuaires élevés et la

multiplicité des contrôles

4.2. Renforcer la gouvernance commerciale

La lutte contre la fraude, la contrebande, les circuits informels doit devenir une

priorité pour restaurer la crédibilité du système commercial.

4.3. Diversifier les exportations

Dans le but d’augmenter la valeur ajoutée locale et réduire la vulnérabilité aux chocs

de prix, le Cameroun doit transformer ses filières cacao en produits transformés, bois

en produits finis, et coton en textile.

4.4. Réconcilier import-substitution et compétitivité

La politique actuelle d’import-substitution du Cameroun soutenue par la Loi de

finances 2026, privilégie les exonérations ciblées (santé, énergie, numérique), la

taxation de certaines exportations, et la régulation des importations. Mais elle doit

évoluer vers une approche plus intégrée, c’est-à-dire produire localement pour

exporter, et non seulement pour substituer les importations.

L’enjeu pour le Cameroun est de mettre en œuvre une politique d’import-substitution

intelligente, c’est-à-dire, plutôt que de raisonner de manière générale, il s’agit

d’identifier et de cibler les produits importés qui remplissent 3 critères : forte facture

d’importation pour le pays, disponibilité locale des intrants, et faible barrière

technologique.

Voici selon nous, une liste des produits « facilement substituables » au Cameroun :

a) Produits alimentaires de base (substitution prioritaire)

Ce sont les produits les plus évidents à substituer du fait que le Cameroun dispose

d’un fort potentiel agricole :

• Riz : Importations très élevées, environ 1 % du PIB, pourtant le potentiel de

production local est important (PME et coopératives agricoles à soutenir) ;

• Farines, Blé : partiellement substituable, car le climat du pays est peu adapté ; la

substitution peut être indirecte à travers le manioc et le mais, par le soutien aux PME

et coopératives agricoles ;

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• Sucre, Sucre raffiné : Importations en hausse malgré une production locale ; il

faudrait étendre les plantations de canne et moderniser l’industrie ;

• Poissons congelés importés : Très forte dépendance extérieure ; la substitution est

possible via et la pisciculture et l’aquaculture industrielle ;

• Lait et produits laitiers : Importations massives du lait en poudre ; soutenir le

développement de l’élevage local, les mini-laiteries, les projets industriels ;

b) Produits agro-industriels (fort potentiel de transformation)

• Huiles végétales : Importations malgré la production de l’huile de palme ; il faudrait

structurer la filière.

• Produits céréaliers, Produits alimentaires transformés : Importations importantes de

produits transformés; biscuits, jus, conserves ; Nous avions même relevé il y a

quelques années qu’il existait des cas d’importation du pain, du pain chocolat, et des

croissants ! il faudrait développer et soutenir l’industrie agroalimentaire locale.

c) Matériaux de construction (substitution rapide)

• Ciment : importations importantes, mais la production locale est déjà bien amorcée.

• Fer, acier et matériaux métalliques simples : forte dépendance extérieure ; mais le

potentiel de substitution est important par le recyclage de la ferraille, et le

développement des mini-aciéries.

d) Produits manufacturés simples

• Cures dents : importés ! un véritable scandale ;

• Savons, détergents, produits d’entretien : déjà produits localement mais encore

importés ; renforcer la montée en capacité des PME :

• Emballages (plastiques, cartons) : importations importantes ; substitution par

l’industrie locale d’emballage ;

• Textiles basiques : forte importation malgré la production locale du coton ; il faudrait

relancer la filière textile, par la transformation du coton.

e) Produits énergétiques et dérivés (substitution partielle)

• Produits pétroliers raffinés : paradoxe : pays producteur mais importateur ; Il faudrait

renforcer le raffinage local ;

• Energies alternatives : les équipements du solaire sont encore importés ; il y a des

opportunités de production locale via le transfert de technologie ; les écoles locales

d’ingénieurs.

f) Équipements simples et biens intermédiaires

• Matériel agricole : largement importé ; Substitution possible :nassemblage local,

fabrication artisanale améliorée ;

• Matériaux pour BTP (bitume, intrants) : importations élevées, mais déjà ciblé par la

Loi de finances 2026 du Cameroun.

5. Conclusion

Dans le contexte actuel de crise et d’incertitude du commerce international, la

question de la dépendance extérieure devient un enjeu central pour des économies

comme celle du Cameroun. Le pays dispose d’un potentiel réel pour substituer une

part significative de ses importations, en particulier dans les secteurs agroalimentaire,

des matériaux de construction et des produits manufacturés simples. Toutefois, dans

un monde où les règles du commerce international sont en recomposition et où

l’OMC est confrontée à des défis de légitimité et d’efficacité, une politique d’import-

substitution ne peut se réduire à une logique défensive.

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L’enjeu pour le Cameroun est donc de mettre en œuvre une stratégie d’import-

substitution fondée sur la compétitivité des entreprises locales, l’amélioration de la

qualité des produits et l’intégration dans les chaînes de valeur régionales et

mondiales. Produire localement ne doit pas être une fin en soi, mais un levier pour

exporter davantage et mieux.

6. L’Appel de Yaoundé

Face au constat de dépendance excessive des économies en développement vis-à-

vis des importations, notamment alimentaires, qui représentent une vulnérabilité

majeure dans un environnement international instable et incertain, et ce malgré que

de nombreux pays africains à l’instar du Cameroun disposent d’un potentiel réel pour

développer une production locale compétitive, capable de répondre aux besoins de

consommation de leurs populations, de créer des emplois, et de soutenir une

transformation économique durable,

Il y a lieu de reconnaitre que dans leur configuration actuelle, les règles du commerce

international n’offrent pas toujours aux pays africains et en développement, les

marges de manœuvre nécessaires pour soutenir efficacement leurs secteurs

productifs stratégiques.

Dans ce contexte, l’import-substitution s’avère être un instrument légitime de politique

économique au service de la résilience et de la sécurité alimentaire des pays

africains et en développement.

En conséquence, nous lançons l’Appel de Yaoundé :

i. Pour une évolution des règles du commerce international, afin de mieux prendre en

compte les impératifs de résilience, de sécurité alimentaire et de transformation

structurelle des pays africains et en développement ;

ii. Pour un élargissement des flexibilités accordées aux pays africains et en

développement, notamment en matière de subventions agricoles, afin de permettre à

ces pays de soutenir de manière ciblée et efficace leur production locale de denrées

alimentaires de base qu’ils consomment, garants de leur souveraineté économique et

de leur stabilité sociale .

iii. Pour la reconnaissance explicite du droit des pays africains et en développement,

à mettre en œuvre des politiques d’import-substitution alimentaire au service de la

sécurité alimentaire de leurs populations, dans le respect d’un encadrement

garantissant l’équilibre du commerce international ;

iv. Pour un système commercial multilatéral plus équitable et plus inclusif, qui ne se

limite pas à la libéralisation des échanges, mais qui soutienne activement les

trajectoires de développement des économies les plus vulnérables,

La Conférence de Yaoundé sera ainsi, le point de départ d’une nouvelle ambition de

l’OMC ; celle d’un commerce mondial véritablement au service du développement

des pays africains.

Emile C. BEKOLO, Expert-Comptable

Managing Partner

Bekolo & Partners

emile.bekolo@bekolo-partners.com

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