
À 93 ans, le président camerounais Paul Biya séjourne une nouvelle fois en Suisse depuis le 6 juin 2026, où il passe régulièrement des périodes de repos. Alors que Yaoundé attend toujours la nomination d’un vice-président et, surtout, la formation d’un nouveau gouvernement, annoncée à plusieurs reprises sans jamais être officialisée, son absence continue d’alimenter les interrogations sur la gouvernance du pays, la préparation de l’avenir politique et les nombreux défis auxquels le Cameroun est confronté.
À chacune de ses apparitions en Suisse, les spéculations ressurgissent. Depuis plusieurs années, les séjours du président camerounais dans ce pays européen rythment la vie politique nationale autant qu’ils nourrissent les débats au sein de l’opinion publique. Cette nouvelle présence en Suisse, alors que le chef de l’État est âgé de 93 ans, intervient dans un contexte particulièrement sensible.
Quelques jours après son arrivée en Europe, le gouvernement a confirmé que le chef de l’État se trouvait à Genève, tout en démentant les rumeurs selon lesquelles il aurait été hospitalisé dans une clinique privée. Les autorités ont assuré qu’il ne suivait aucun traitement médical et qu’il poursuivait normalement ses activités présidentielles à distance.
Aux commandes du pays depuis le 6 novembre 1982, Paul Biya est le doyen des chefs d’État en exercice dans le monde. Plus de quatre décennies après son accession à la magistrature suprême, il demeure la figure centrale de la vie politique camerounaise. Son mode de gouvernance, marqué par une forte centralisation du pouvoir et une communication institutionnelle très maîtrisée, continue de susciter autant de soutiens que de critiques.
Les autorités camerounaises présentent régulièrement ces séjours en Suisse comme des périodes de repos privé, sans qu’aucune information détaillée ne soit généralement communiquée sur leur durée ou leur programme. Cette discrétion officielle laisse place à de nombreuses interrogations, d’autant que certaines décisions importantes de l’État semblent être différées pendant ces absences.
Parmi les attentes figure notamment la formation d’un nouveau gouvernement, évoquée à deux reprises — lors des messages de Paul Biya à la Nation du 31 décembre 2025 et du 10 février 2026 — sans qu’aucun remaniement n’ait encore été annoncé. Plusieurs observateurs estiment qu’une recomposition de l’équipe gouvernementale permettrait de relancer l’action publique face aux nombreux défis économiques et sociaux du pays.
La nomination d’un vice-président est également attendue. La Constitution camerounaise a été révisée en avril 2026 afin de réintroduire cette fonction. Cette réforme modifie l’architecture institutionnelle du pays ainsi que le mécanisme de succession à la tête de l’État.
Le manque de dynamisme du chef de l’État
Le nouveau texte prévoirait que le vice-président soit nommé et révoqué par le président de la République. Il ne s’agit donc pas d’un poste issu d’une élection distincte. Avant cette réforme, en cas de décès, de démission ou d’empêchement définitif du chef de l’État, c’était le président du Sénat qui assurait l’intérim avant l’organisation d’une nouvelle élection présidentielle. Désormais, le vice-président deviendrait le premier dans l’ordre de succession et serait appelé à assurer la continuité de l’exécutif, conformément aux nouvelles dispositions constitutionnelles.
Par ailleurs, selon plusieurs observateurs, le manque de dynamisme du chef de l’État, associé aux interrogations sur sa capacité à exercer pleinement ses fonctions, aurait favorisé l’intensification des luttes de clans au sommet de l’État, avec des conséquences potentiellement importantes, notamment un affaiblissement de l’autorité de l’État.
Depuis plusieurs années, de nombreux observateurs évoquent l’existence de rivalités entre différents centres d’influence au sein de l’appareil d’État. Certains analystes décrivent notamment des tensions entre un courant associé à la Première dame, Chantal Biya, auquel est souvent rattaché le ministre d’État, secrétaire général de la présidence de la République, Ferdinand Ngoh Ngoh, et un autre courant gravitant autour du ministre des Finances, Louis Paul Motaze, ainsi que de Frank Biya, fils du président de la République. Ces rivalités, largement commentées dans les milieux politiques et médiatiques, n’ont toutefois jamais été officiellement reconnues par les autorités.
Les rivalités au sommet de l’Etat
Récemment, le gouvernement camerounais a annoncé qu’une tentative de faire diffuser de faux décrets présidentiels avait été déjouée. Selon le ministre de la Communication, ces documents, qui auraient notamment porté sur la nomination d’un vice-président, étaient falsifiés, n’avaient jamais été signés par le président de la République et n’ont finalement pas été diffusés grâce aux procédures de vérification de la CRTV. L’enquête annoncée permettra-t-elle un jour d’établir les responsabilités et les circonstances exactes de cette affaire ? La question demeure entière.
L’histoire politique de l’Afrique montre que les rivalités au sommet d’un État peuvent déboucher sur plusieurs scénarios : un rééquilibrage interne sans crise majeure, une paralysie durable de l’action publique ou, dans les cas les plus graves, une crise institutionnelle ouverte pouvant malheureusement conduire à la guerre. L’évolution de ces situations dépend généralement de la capacité des institutions à faire respecter les procédures légales et à préserver la confiance du public.
Au-delà des questions institutionnelles, le Cameroun est confronté à des défis majeurs qui exigent des réponses rapides et coordonnées du chef de l’État, s’il est toujours en mesure d’exercer pleinement ses responsabilités. Sur le plan sécuritaire, les autorités doivent poursuivre les efforts de lutte contre les attaques de Boko Haram dans l’Extrême-Nord, tout en recherchant une solution durable à la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, où le conflit opposant les forces gouvernementales aux groupes séparatistes continue d’affecter lourdement les populations civiles.