
Issu d’un métissage (Bamiléké-Béti) Fotso-Bekolo dont les séquelles gangreneuses du tribalisme ont terni l’enfance, c’est pourtant vers ce pays que je me suis tourné dans ma quête existentielle. Après onze ans de séparation, un retour au pays natal, marqué par des retrouvailles fortes avec ce monsieur d’une certaine brillance, que j’ai eu pour géniteur.
« Papa, parle-moi de moi » : voilà comment pourrait se résumer ce qui m’a poussé à retourner au pays en 2018, avec sur le dos un passé fracturé et lourd. Ses réponses sont restées aériennes, loin d’un vide de sens, mais hautes par leur puissance. À cette demande formulée presque comme un ordre, il ne répondait qu’en parlant du ciel. Quand sa mère, ma grand-mère donc, évoquait le statut prépondérant des personnes issues d’ici et de là-bas, les siens m’appelaient Nkwah.
Et lorsque je lui ai dit : « Papa, parle-moi de toi », c’est du Cameroun qu’il s’est mis à parler : lui, l’enfant de la guerre du maquis, des instituteurs français et de leurs travers. Je n’avais jamais entendu parler de cet épisode, bien qu’ayant fréquenté l’école camerounaise, tel un ignare égaré au pays de Cocagne.
Voilà comment, de fil en aiguille, ma thérapie s’est croisée avec le testament de mon père, écrit et enregistré vocalement par lui-même. J’ai écrit le livre que j’aurais voulu lire entre quatorze et vingt ans, et nous en étions fiers.
J’ai écrit à des éditeurs français liés à l’Afrique, que je ne citerai pas (il est trop tôt). J’ai envoyé mes textes à une écrivaine camerounaise que j’estimais, puis à une actrice littéraire camerounaise pour un concours de nouvelles, et le début de mon texte à Max Lobe, basé à Genève, en qui j’ai vu un frère. L’homosexualité, bien que taboue mais existante dans ma famille, a renforcé mon insouciance quant au fait de l’approcher.
2020 : « Je viens de relire ton texte. Ce que je peux dire, c’est que ce n’est pas bon. J’enlève ma bouche sur ça. Du courage. » m’a répondu froidement Max Lobe.
2021 : je publie Repères avec mes propres moyens et des soutiens déterminants. Le livre est préfacé par le Dr Pierre Duterte, après avoir été protégé en 2019 à la SGDL.
2022 : le regretté M. Serge Pouth me reçoit pour l’émission littéraire Ponctuation et m’encense.
2022, toujours : après un passage à l’UNESCO à Paris, le grand Dr Massamba Ngueye me compare à Mongo Beti et à Proust (que, honteusement, je n’ai toujours pas lus), considérant que ce récit est celui d’un homme lucide qui devrait être enseigné dans les écoles francophones.
2022 : mon père meurt avant le début de la tournée internationale dont il devait faire partie.
2023 : la tournée internationale : après le Cameroun, le Luxembourg, la Belgique, la Suisse, le Canada, la France.
2025 : Max Lobe et les Éditions Zoé (Suisse) sortent un livre intitulé “La danse des pères”. Pour rappel, dans Repères, mon père m’explique la signification du nom Fotso, page 265, comme étant « la danse des rois ».
Plus de 250 points de similitudes, souvent au mot près, entre nos deux textes, alors que le texte de Max tient sur 161 pages.
Après des articles biaisés ou des Journalistes ont pris le soin de cacher les similitudes au public, place à l’OIF – pourtant alertée quant à la supercherie – qui place ce livre en finaliste au Prix des cinq continents. Au-delà de la dénonciation de cette terrible forfaiture, ce poignard d’un Camerounais à un autre aux yeux du monde, ce qui fait mal, c’est le silence des uns et des autres, qui croient se cacher ; pourtant, dans ce combat démesuré, les silencieux choisissent de fait le camp de l’ignominie. Par jalousie, par lâcheté, ou par complicité morbide ?
Peut-on se targuer de nos révolutionnaires de manière folklorique dans nos œuvres pour, dans la vie de tous les jours, se comporter comme les judas à qui nos héros, nos prophètes, doivent leur déchéance ?
Mc Solaar a dit un jour : « On dit qu’il faut battre le fer quand il est chaud ; moi, je dis qu’il faut battre le frère quand il est faux. »
Est-il possible, avec ce que je perçois du Cameroun, de changer la macropolitique aux sommets si nous reléguons à de la micropolitique des actes d’une telle portée ? Nous avons trop été habitués par une vieille école du frère noir qui tue son frère pour les beaux yeux d’un monstre aux yeux verts.
Je mets au défi quiconque de venir m’expliquer, hors corruption, hors tribalisme, et autre influences, que Max Lobe n’a pas usé d’un réseau au silence complaisant. Un silence qui le trahit d’autant plus en révélant son dessein : sacrifier l’auteur noir authentique et indépendant au profit de l’auteur noir instrumentalisé, par et pour une idéologie ne servant aucunement les intérêts du continent.
Se sentir camerounais : c’est peut-être de là que partent mes tribulations. Existe-t-il une manière plus valeureuse qu’une autre d’être camerounais ? Être camerounais, qu’est-ce que c’est, en réalité ?
Si être camerounais, c’est tuer son frère symboliquement dans la ville où Moumié fut empoisonné… Si être camerounais, c’est voler l’histoire d’un homme et son père mort. Si être africain, c’est célébrer une danse macabre d’une bande d’individus se regardant dans le blanc des yeux au bout de leur coupe de champagne, ou que sais-je… alors je vous le dis : calez avec !
Mais si être camerounais et/ou africain, c’est vouloir un avenir meilleur pour les générations futures et savoir que nos pires ennemis, quelquefois, partagent nos terres et parfois notre sang, alors oui : je suis Camerounais, de par mon sens aigu de la justice sans compromission. Et tous les gestes comptent. Merci à ceux qui me soutiennent déjà, mais qui, au-delà de ma personne, soutiennent la vérité.
Fotso Fom Astrid-Aimé,
Auteur de Repères
Pour les artistes spoliés
Pour l’honneur de mon père