
Au-delà du désenclavement de la République centrafricaine, le projet ferroviaire Bangui-Kribi pourrait offrir au Cameroun une opportunité économique majeure. Avec un investissement annoncé de 6 milliards de dollars pour construire 1 350 kilomètres de voie ferrée, le futur corridor devrait renforcer le rôle du port de Kribi comme porte d’entrée et de sortie des marchandises de l’Afrique centrale, tout en stimulant les activités logistiques, industrielles et commerciales le long du tracé.
Kribi au cœur d’un nouveau corridor régional
Le projet Bangui-Kribi ne constitue pas uniquement une réponse au problème d’enclavement de la République centrafricaine. Pour le Cameroun, il pourrait devenir un puissant accélérateur de l’activité économique autour du port en eau profonde de Kribi. La future liaison ferroviaire doit connecter Bangui à la façade maritime camerounaise sur environ 1 350 kilomètres. Elle offrirait ainsi à la Centrafrique un accès direct à la mer et, surtout, aux infrastructures portuaires camerounaises.
Pour Kribi, l’enjeu est considérable. L’arrivée de volumes importants de minerais, d’équipements industriels et de marchandises centrafricaines pourrait renforcer le trafic du port et accroître les besoins en manutention, entreposage, transit, transport et services logistiques. Le projet pourrait donc contribuer à faire de Kribi davantage qu’un port destiné au marché camerounais : une véritable plateforme régionale au service des économies enclavées d’Afrique centrale.
Le minerai centrafricain
L’un des principaux moteurs économiques du futur corridor sera le secteur minier. A&S Resources Limited avance notamment l’existence d’un potentiel estimé à 20 milliards de tonnes de minerai de fer à haute teneur, ainsi que d’autres ressources stratégiques telles que le cuivre et les terres rares. Si une partie de ces ressources entre effectivement dans une phase d’exploitation industrielle, les besoins en infrastructures de transport et d’exportation seront considérables.
C’est ici que le Cameroun pourrait tirer l’un des premiers grands bénéfices du projet. Une liaison ferroviaire à forte capacité permettrait d’acheminer les minerais centrafricains vers Kribi, où ils pourraient être embarqués à destination des marchés internationaux. Le port camerounais deviendrait ainsi un maillon essentiel d’une chaîne allant de la mine centrafricaine jusqu’au marché mondial.
Il ne s’agit donc plus seulement de transporter des marchandises. Le Cameroun pourrait capter une partie de la valeur générée par toute cette chaîne : transit, manutention portuaire, stockage, transport ferroviaire, services douaniers, assurance, maintenance et activités logistiques.
Un trafic de 250 000 tonnes par jour
Les capacités annoncées donnent la mesure de l’ambition. La ligne devrait pouvoir transporter jusqu’à 250 000 tonnes de marchandises par jour, avec une possibilité d’extension à 300 000 tonnes. Même si ces volumes restent liés à la montée en puissance effective des activités minières et commerciales, ils ouvrent des perspectives importantes pour l’écosystème logistique camerounais. Le développement du trafic ferroviaire devrait mécaniquement stimuler les activités de transport, les plateformes logistiques, les entrepôts, les zones de stockage et les services associés.
Autour de Kribi, cela pourrait favoriser l’émergence de nouveaux investissements privés et accélérer le développement d’un hub logistique régional. Pour le Cameroun, l’intérêt est également stratégique : plus le port de Kribi accueillera de marchandises provenant de pays voisins, plus son rôle dans les échanges d’Afrique centrale se renforcera.
Kribi pourrait changer d’échelle
Le chemin de fer Bangui-Kribi pourrait également contribuer à modifier la vocation économique du port. La création d’une connexion ferroviaire directe avec la RCA élargirait naturellement son hinterland, c’est-à-dire la zone géographique dont les marchandises sont susceptibles de transiter par le port.
Pour le Cameroun, cet élargissement est essentiel. Il permettrait de ne plus considérer Kribi uniquement comme une infrastructure nationale, mais comme un équipement régional susceptible de servir plusieurs économies d’Afrique centrale.
Le trafic centrafricain pourrait ainsi s’ajouter aux flux générés par les activités camerounaises et contribuer à améliorer l’utilisation des infrastructures portuaires. À terme, le développement du corridor pourrait également renforcer la position du Cameroun face aux autres itinéraires logistiques de la sous-région.
Une opportunité pour l’industrie camerounaise
Le bénéfice attendu ne s’arrête pas au port. Une infrastructure ferroviaire de cette dimension peut créer un véritable corridor industriel. Les marchandises ne feront pas nécessairement que transiter par le Cameroun. Elles pourraient favoriser l’implantation d’activités de transformation, de stockage et de services dans les différentes zones desservies. Le minerai centrafricain, par exemple, pourrait alimenter à terme des activités de transformation si des capacités industrielles adaptées sont développées au Cameroun.
Le même raisonnement peut s’appliquer aux équipements, matériaux de construction et produits manufacturés destinés à la RCA. Une meilleure liaison entre les deux pays pourrait faciliter les exportations camerounaises vers le marché centrafricain. Le corridor pourrait ainsi fonctionner dans les deux sens : minerais et matières premières vers Kribi, produits manufacturés et équipements vers Bangui. Cette complémentarité serait particulièrement bénéfique pour les entreprises camerounaises.
Des emplois et de nouvelles activités le long du tracé
La construction de 1 350 kilomètres de voie ferrée représente également une opportunité importante en matière d’emploi. Pendant la phase de construction, les besoins concerneront notamment les travaux publics, le génie civil, les carrières, le transport des matériaux, la maintenance des équipements et différents services spécialisés.
Une fois la ligne opérationnelle, de nouveaux métiers apparaîtront autour de l’exploitation ferroviaire, de la maintenance, de la sécurité, de la logistique et du transport. Les localités camerounaises traversées pourraient également bénéficier du développement d’activités commerciales et industrielles autour des futures gares et plateformes logistiques. L’enjeu sera donc de faire en sorte que le corridor ne soit pas conçu comme une simple ligne de transit, mais comme un axe de développement territorial.
Un nouveau débouché pour les entreprises camerounaises
L’intensification des échanges avec la Centrafrique pourrait également profiter directement au secteur privé camerounais. La RCA représente un marché voisin dont l’approvisionnement dépend largement des corridors terrestres reliant le pays à ses partenaires régionaux. Une liaison ferroviaire performante pourrait réduire certains coûts et améliorer la régularité des échanges.
Les entreprises camerounaises pourraient ainsi disposer d’un accès plus efficace au marché centrafricain dans plusieurs secteurs : matériaux de construction, agroalimentaire, équipements, biens manufacturés, services et logistique. Pour les producteurs agricoles camerounais, notamment, l’amélioration des infrastructures de transport pourrait ouvrir de nouveaux débouchés commerciaux vers la RCA.
Des recettes supplémentaires pour l’économie camerounaise
L’effet attendu est également fiscal et financier. L’augmentation du trafic portuaire et ferroviaire générerait potentiellement des recettes à travers les droits et taxes liés aux opérations commerciales, les activités portuaires, les prestations logistiques et les différents services associés.
Le Cameroun pourrait également bénéficier d’un élargissement de sa base économique autour de Kribi et des zones traversées par le corridor. Mais le véritable enjeu sera de maximiser la part de valeur ajoutée captée localement.
Si le Cameroun se contente de servir de simple territoire de transit, les retombées resteront limitées. En revanche, le développement simultané de plateformes logistiques, d’unités industrielles, de services financiers et d’activités de transformation permettrait au pays de capter une part beaucoup plus importante des bénéfices générés par le corridor.

Bangui-Kribi pourrait enfin donner une nouvelle dimension à l’intégration régionale. Le Cameroun constitue déjà l’un des principaux débouchés maritimes de la République centrafricaine. La création d’une infrastructure ferroviaire à forte capacité pourrait considérablement renforcer cette interdépendance.
Le projet pourrait également servir de point de départ à une intégration plus poussée des chaînes d’approvisionnement en Afrique centrale. Pour Yaoundé, l’enjeu est donc double : accompagner le désenclavement de son voisin centrafricain tout en consolidant la position du Cameroun comme plaque tournante des échanges régionaux.
Une opportunité qui exige une stratégie camerounaise
Le financement annoncé de 6 milliards de dollars marque une étape importante, mais le Cameroun devra également préparer sa propre stratégie pour tirer pleinement profit du projet. Il faudra notamment anticiper l’augmentation du trafic à Kribi, renforcer les infrastructures de stockage et de manutention, développer les connexions entre le rail, le port et les grands axes routiers, et encourager l’implantation d’activités industrielles le long du corridor.
La question de la gouvernance du projet sera également déterminante. Les conditions d’accès aux infrastructures, les tarifs ferroviaires et portuaires, les mécanismes de transit et la répartition de la valeur devront être suffisamment transparents pour garantir la compétitivité du corridor.
Le Cameroun devra surtout éviter de devenir uniquement le pays de transit de la richesse minière centrafricaine. L’objectif devrait être de transformer le passage de ces marchandises en véritable opportunité d’industrialisation.
Bangui-Kribi : la RCA gagne un accès à la mer, le Cameroun gagne un marché régional
Si le projet se concrétise selon les ambitions annoncées, le chemin de fer Bangui-Kribi pourrait donc produire un double effet. Pour la République centrafricaine, il s’agit de sortir de l’enclavement, de réduire les contraintes logistiques et de faciliter l’exploitation de ses ressources naturelles.
Pour le Cameroun, c’est l’occasion d’accroître le trafic de Kribi, d’élargir l’hinterland du port, de développer la logistique, de créer des emplois et d’attirer de nouveaux investissements. Plus encore, le corridor pourrait transformer la façade maritime camerounaise en porte d’exportation des ressources de l’intérieur de l’Afrique centrale.
La véritable bataille pour le Cameroun sera dès lors de savoir comment convertir cette position géographique privilégiée en valeur ajoutée nationale. Car si Bangui gagne enfin une voie vers la mer, Kribi pourrait, de son côté, gagner une nouvelle profondeur économique.