Pourquoi l’opposition camerounaise s’est coupée du monde ?

Alors que la Fête de l’Humanité vient de refermer ses portes, une question fondamentale s’impose à nous, Camerounais : nos combats peuvent-ils encore se mener à l’intérieur de frontières strictement nationales ?

De l’engagement historique des pères de l’Indépendance aux limites des mobilisations contemporaines, comme celles de Maurice Kamto, l’histoire nous enseigne qu’une lutte dépourvue d’idéologie et d’alliances stratégiques globales est vouée à l’impuissance. L’internationalisme n’est pas une coquetterie intellectuelle : c’est la condition sine qua non de toute émancipation durable.

Un miroir tendu à nos luttes

La Fête de l’Humanité s’est achevée ce dimanche. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il vaut la peine de poser notre regard sur ces images, ces slogans et ces visages : ils racontent l’essentiel de ce qui se joue sur le terrain des luttes populaires.

Des militants, des syndicalistes, des artistes et des citoyens venus de tous les horizons s’y rassemblent. Chacun y apporte son histoire, ses colères et ses revendications, mais tous partagent une même certitude : nos défis ne s’arrêtent plus aux frontières nationales.

Mais au fond, qu’est-ce qu’un tel événement signifie pour nous, Camerounais ? Pourquoi penser nos combats à l’échelle internationale ?

Tout simplement parce que le système qui nous impacte est déjà international. Les capitaux circulent sans entrave, les multinationales opèrent sans égards pour la souveraineté des peuples, les crises géopolitiques ont des répercussions immédiates sur le continent, et les ressources de l’Afrique continuent d’alimenter des économies extérieures. Les décisions prises à l’autre bout du monde façonnent directement notre quotidien.

Dès lors, pourquoi devrions-nous borner notre engagement aux seules lignes tracées par la colonisation ?

La question n’est pas de savoir « qui viendra nous sauver ». Elle est bien plus exigeante : qu’avons-nous en commun ? Quel combat partagé lie un travailleur camerounais à un ouvrier français, un paysan africain, un citoyen palestinien ou un étudiant sans perspective d’avenir ?

Tous partagent le même refus : celui de voir d’autres décider de leur destinée à leur place.

L’internationalisme ne consiste pas à attendre une quelconque charité extérieure. C’est comprendre que l’on peut mener le même combat sans avoir eu le même passé.

La leçon des pères fondateurs : le pragmatisme internationaliste

Cette exigence stratégique, les pères fondateurs de notre lutte anticoloniale l’avaient comprise bien avant nous.

Le 5 septembre 1954, le jour même de la Fête de l’Humanité, Ernest Ouandié se trouvait à Paris, en transit entre la Chine et Moscou. Tout indique sa présence au rassemblement, bien qu’aucune archive photographique n’en atteste.

Ce lien n’était pas anecdotique. Le journal L’Humanité a joué un rôle déterminant dans la couverture des combats de l’Union des populations du Cameroun (UPC).

Les Archives départementales de Seine-Saint-Denis conservent de précieux témoignages de cette époque, notamment dans le fonds du PCF (boîte 261 J732/Afr Noire 32), où figurent des correspondances directes entre Félix Moumié et Louis Odru, ainsi qu’une déclaration du bureau politique de l’UPC datée de janvier 1956.

Un travail universitaire consacré aux relations entre l’UPC et le PCF apporte une précision capitale : l’UPC entretenait avec le parti français des relations institutionnelles constantes — invitations aux congrès, échanges directs —, mais ces rapports reposaient sur un pragmatisme politique et non sur une simple subordination idéologique.

Les bâtisseurs de l’indépendance du Cameroun possédaient une lucidité que nos élites actuelles, malgré l’accumulation de doctorats et d’agrégations, semblent avoir perdue. Leur vision ne découlait pas d’un savoir académique abstrait, mais d’une lecture rigoureuse des rapports de force.

Le colonialisme étant un système international, il ne pouvait être défait que par une solidarité internationale.

Le piège du « faux nationalisme » et l’impasse identitaire

Qu’avons-nous fait de cet héritage ?

Les oppositions africaines contemporaines ont commis une erreur stratégique majeure : croire qu’il était possible de faire de la politique sans idéologie, ou reléguer celle-ci au rang de détail accessoire.

Sans idéologie clairement définie, il devient impossible de sceller des alliances durables avec d’autres mouvements partageant une vision du monde similaire. Et lorsqu’il n’y a plus d’idées autour desquelles se rassembler, le recrutement politique se rabat inévitablement sur la fibre communautaire.

L’absence d’idéologie est à la fois la cause et la conséquence du tribalisme.

C’est un cercle vicieux : faute de projet de société universel, on se replie sur l’ethnie, et ce repli identitaire rend impossible la construction d’une alternative politique solide.

À cela s’ajoute une seconde illusion : croire qu’un problème d’ampleur internationale peut se résoudre dans un cadre exclusivement national. C’est ce que l’on peut appeler le faux nationalisme.

Dans le cas du Cameroun, circonscrire l’action politique aux seules limites du territoire ou à des mobilisations communautaires à l’étranger constitue une faute historique.

L’exemple de la mobilisation de Maurice Kamto à la Place de la République, à Paris, est à cet égard révélateur. Réunir des dizaines de milliers de sympathisants sur une place parisienne, puis reprendre l’avion vers Yaoundé sans construire d’alliances stratégiques durables avec des acteurs politiques, syndicaux ou sociaux internationaux : cet effort s’est évaporé sans modifier le rapport de force réel.

Il a manqué l’essentiel : inscrire cette démonstration dans un réseau de solidarité et d’action internationale.

Redéfinir nos combats à la hauteur des enjeux

Il ne s’agit pas de nier la nécessité des mobilisations locales. Elles sont indispensables pour éveiller les consciences et maintenir la flamme de la résistance.

Mais, isolées, elles sont condamnées à l’essoufflement ou à la récupération par le pouvoir en place.

Les régimes autoritaires et le système économique qui les soutient fonctionnent en réseau mondial : ils s’appuient sur des chancelleries étrangères, des groupes financiers et des multinationales. Prétendre les affronter en ordre dispersé, sans relais internationaux et sans corpus idéologique structuré, est une impasse.

Il est temps de renouer avec le fil de notre histoire.

Il nous faut :

  • Reconstruire une pensée politique structurée, reposant sur une base idéologique solide, capable de dépasser les réflexes identitaires et ethniques ;
  • Nouer des alliances organiques avec les forces progressistes à travers le monde — syndicats, mouvements citoyens, partis politiques et acteurs de la société civile ;
  • Mener des campagnes conjointes sur les enjeux globaux qui conditionnent notre avenir local : remboursement de la dette, injustice fiscale, exploitation des ressources naturelles, souveraineté économique et justice climatique.

La Fête de l’Humanité ne doit pas être pour nous un simple lieu de passage ou de promenade, mais un espace de convergence stratégique, comme elle l’était pour nos devanciers.

L’internationalisme n’est pas une option : c’est l’unique voie pour sortir du repli, construire un rapport de force réel et redonner à la lutte camerounaise toute sa portée historique.

Le 13 septembre 2026
Talents Coalition
Jean-Pierre BEKOLO & Pierre FEZEU

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