Cameroun : les Mbororos, victimes oubliées de la crise dans les régions anglophones

Prises entre les affrontements opposant les forces gouvernementales et les groupes séparatistes armés, les communautés mbororos des régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest affirment vivre depuis près d’une décennie une crise humanitaire silencieuse. Assassinats, enlèvements contre rançon, déplacements forcés, perte de leurs troupeaux et destruction de leurs moyens de subsistance rythment désormais le quotidien de nombreux éleveurs. Pour cette minorité pastorale, le conflit anglophone est devenu une lutte permanente pour la survie.

Lorsque la crise anglophone éclate en 2016, les Mbororos, éleveurs peuls installés depuis plusieurs générations dans les hauts plateaux de l’Ouest et du Nord-Ouest du Cameroun, ne figurent pas parmi les acteurs du conflit.

Leur mode de vie repose essentiellement sur l’élevage transhumant, le commerce du bétail et une présence ancienne dans plusieurs départements des régions anglophones. Pourtant, au fil des années, cette communauté s’est retrouvée prise entre deux camps, dans un environnement sécuritaire de plus en plus instable.

Les violences qui accompagnent le conflit ont profondément bouleversé leurs activités économiques et leurs conditions de vie, poussant de nombreuses familles à quitter leurs villages pour trouver refuge dans des zones plus sûres.

Les représentants mbororos affirment que leur communauté paie un lourd tribut depuis le début de la crise. Ils évoquent des enlèvements contre rançon, des assassinats ciblés, des actes d’intimidation, des pillages de troupeaux ainsi que des attaques contre des campements d’éleveurs.

Selon plusieurs organisations communautaires, de nombreuses familles ont également perdu leurs biens, leurs terres de pâturage et leurs principales sources de revenus. Ces violences ont accentué la précarité économique d’une population déjà fragilisée par les conséquences du conflit.

Le poids des accusations des groupes armés

Au fil des années, certains groupes séparatistes ont accusé des membres de la communauté mbororo de collaborer avec les forces gouvernementales. Ces accusations, rejetées par plusieurs responsables communautaires, auraient contribué à faire des éleveurs des cibles privilégiées dans certaines localités. Des témoignages recueillis par des organisations de défense des droits humains font état d’exécutions, d’enlèvements et de demandes de rançons visant des civils mbororos, alimentant un climat de peur durable.

L’un des épisodes les plus marquants reste l’arrestation, en 2020, d’un chef séparatiste connu sous le nom de « Général Tunde ». Lors de son interpellation par les forces de sécurité, celui-ci aurait reconnu son implication dans des exactions contre des civils mbororos, un aveu largement relayé à l’époque. Ces déclarations n’ont toutefois pas permis d’effacer les traumatismes laissés au sein des familles concernées.

Pour les Mbororos, la crise ne se mesure pas uniquement en pertes humaines. Le conflit a profondément affecté les activités pastorales, principal moteur économique de cette communauté. Les déplacements de troupeaux sont devenus plus difficiles en raison de l’insécurité, tandis que certaines zones de pâturage sont désormais inaccessibles.

À cela s’ajoutent les risques d’enlèvements lors des déplacements, les difficultés d’accès aux marchés à bétail et la baisse des revenus des éleveurs. Dans plusieurs localités, des familles ont été contraintes d’abandonner leurs terres et leurs campements pour rejoindre d’autres régions du pays.

Une crise humanitaire peu visible

Malgré l’ampleur des difficultés évoquées, la situation des Mbororos demeure relativement peu médiatisée par rapport à d’autres conséquences de la crise anglophone. Les organisations communautaires plaident pour une meilleure prise en compte de leurs préoccupations, notamment en matière de sécurité, d’accès à la justice et d’assistance humanitaire. Elles appellent également les autorités et les partenaires internationaux à renforcer les mécanismes de protection des populations civiles vivant dans les zones affectées par le conflit.

Près de dix ans après le début de la crise, les perspectives de retour à une vie normale restent incertaines pour de nombreuses familles mbororos. Au-delà des pertes matérielles, c’est tout un mode de vie fondé sur l’élevage, la mobilité et les échanges commerciaux qui a été profondément bouleversé.

Pour cette communauté, comme pour l’ensemble des populations touchées par le conflit dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, la restauration durable de la sécurité apparaît comme une condition indispensable à la reconstruction économique, au retour des déplacés et à la réconciliation.

En attendant une issue politique à la crise, les Mbororos continuent de vivre dans un environnement marqué par la peur, l’insécurité et l’incertitude, illustrant le coût humain d’un conflit qui affecte durablement le tissu social des régions anglophones du Cameroun.

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