
Confrontées à des délestages récurrents depuis plusieurs années, les régions septentrionales du Cameroun paient le prix d’un système électrique de plus en plus vulnérable aux effets du changement climatique. Au cœur de cette crise se trouve le barrage hydroélectrique de Lagdo, dont les performances se sont fortement dégradées sous l’effet combiné de l’envasement, du vieillissement des installations et des perturbations climatiques. Résultat : une production énergétique en forte baisse et des populations contraintes de vivre avec de longues coupures de courant.
Une crise énergétique qui s’enracine dans le septentrion
Dans les régions de l’Adamaoua, du Nord et de l’Extrême-Nord, les coupures d’électricité sont devenues une réalité quotidienne pour de nombreux ménages et opérateurs économiques. Depuis plusieurs années, la situation s’est progressivement détériorée, avec des interruptions pouvant dépasser une demi-journée dans certaines localités.
Cette crise affecte aussi bien les activités commerciales que les services publics, tout en accentuant les difficultés des populations déjà confrontées à un contexte économique exigeant. Les entreprises, les artisans et les commerçants sont parmi les premiers touchés par cette instabilité énergétique qui freine la production et renchérit les coûts d’exploitation.
Le barrage de Lagdo au centre des préoccupations
Selon les responsables du secteur électrique, l’origine principale de ces perturbations se situe au niveau du barrage de Lagdo, principal fournisseur d’électricité du Grand-Nord. Mis en service au début des années 1980 sur le fleuve Bénoué, cet ouvrage stratégique avait été conçu pour assurer l’alimentation énergétique du septentrion tout en soutenant le développement agricole grâce à l’irrigation.
Plus de quatre décennies après son inauguration, l’infrastructure montre toutefois des signes importants de fatigue. Les capacités de stockage du réservoir ont fortement diminué au fil des années sous l’effet de l’accumulation de sédiments. Alors que le lac pouvait initialement retenir près de 7,7 milliards de mètres cubes d’eau, sa capacité utile est aujourd’hui largement réduite.
Cette dégradation a un impact direct sur la production d’électricité. La centrale, conçue pour fournir jusqu’à 72 mégawatts, ne produit désormais qu’une fraction de cette capacité, aggravant le déficit énergétique dans la région.
Quand le climat bouleverse le fonctionnement du barrage
Au-delà de la vétusté des équipements, les gestionnaires du réseau pointent les conséquences du changement climatique comme l’un des facteurs majeurs de la baisse de rendement observée à Lagdo.
Les longues périodes de sécheresse enregistrées ces dernières années réduisent considérablement le débit de la Bénoué, privant les turbines du volume d’eau nécessaire à leur fonctionnement optimal. À certaines périodes, le niveau du réservoir devient insuffisant pour maintenir une production stable.
À l’inverse, les épisodes de fortes précipitations génèrent d’autres difficultés. Les pluies abondantes provoquent un remplissage rapide du barrage, obligeant parfois les gestionnaires à effectuer des lâchers d’eau préventifs pour garantir la sécurité de l’ouvrage. Ces opérations peuvent entraîner des inondations dans les zones situées en aval et limitent les possibilités de valorisation énergétique de l’eau stockée.
L’ensablement, une menace croissante
Les variations climatiques accentuent également le phénomène d’érosion des sols autour du bassin versant. Après de longues périodes sèches, les pluies torrentielles emportent d’importantes quantités de terre vers le réservoir.
Progressivement, les sédiments s’accumulent au fond du lac, réduisant sa capacité de stockage et limitant les volumes d’eau disponibles pour la production électrique. Cette situation contribue à l’affaiblissement continu des performances du barrage.
Les spécialistes soulignent également que les températures élevées favorisent une évaporation accrue de l’eau du réservoir. Sur une vaste superficie comme celle de Lagdo, les pertes hydriques peuvent atteindre des volumes considérables chaque année, réduisant davantage les ressources mobilisables pour la production énergétique.
Un projet de réhabilitation toujours attendu
Face à la dégradation de l’ouvrage, les pouvoirs publics avaient annoncé dès 2020 un vaste programme de réhabilitation visant à moderniser les installations et à augmenter la capacité de production de la centrale.
Ce projet, évalué à plusieurs dizaines de milliards de francs CFA, devait permettre de restaurer les performances du barrage et de renforcer la sécurité énergétique du Grand-Nord. Toutefois, plusieurs années après son annonce, les travaux n’ont toujours pas été lancés.
Cette situation nourrit les inquiétudes des populations et des acteurs économiques, qui continuent de subir les conséquences d’un déficit énergétique chronique.
Un défi majeur pour l’avenir énergétique du Cameroun
L’exemple du barrage de Lagdo illustre les défis croissants que le changement climatique fait peser sur les infrastructures énergétiques africaines. Alors que l’hydroélectricité demeure une source essentielle de production électrique au Cameroun, la variabilité des ressources en eau impose désormais une réflexion plus large sur la diversification du mix énergétique et l’adaptation des infrastructures existantes.
Pour les experts, la sécurisation de l’approvisionnement électrique du Grand-Nord passera non seulement par la réhabilitation du barrage de Lagdo, mais aussi par le développement de nouvelles capacités de production capables de résister aux aléas climatiques et de répondre à une demande énergétique en constante progression.