Cameroun : la flambée des engrais menace le pari du coton record

Alors que le Cameroun ambitionne de porter sa production cotonnière à un niveau historique, la hausse mondiale du prix des engrais vient compliquer la trajectoire. La Banque mondiale prévoit une progression de plus de 30 % des prix des fertilisants en 2026, avec une envolée particulièrement forte de l’urée. Dans une filière déjà confrontée au recul des superficies, à la baisse des rendements et aux difficultés de recouvrement des crédits agricoles, le renchérissement des intrants constitue une nouvelle menace pour l’objectif de 440 000 tonnes fixé par la Sodecoton.

La filière cotonnière camerounaise aborde la campagne 2025-2026 avec de grandes ambitions, mais dans un environnement économique de plus en plus contraignant. Alors que la Société de développement du coton (Sodecoton) entend franchir pour la première fois le seuil des 400 000 tonnes de coton graine, la flambée des prix des fertilisants risque de renchérir considérablement le coût de production.

Les projections de la Banque mondiale font état d’une hausse de plus de 30 % des prix des engrais en 2026. L’urée, particulièrement importante dans les itinéraires techniques du coton, est au cœur de cette pression. Son prix moyen pourrait atteindre environ 675 dollars la tonne, soit une progression proche de 60 % sur un an.

Le marché du potassium devrait également rester orienté à la hausse. Le prix du MOP, l’un des principaux fertilisants potassiques utilisés dans l’agriculture, pourrait augmenter d’environ 12 %. Cette tendance s’inscrit dans un mouvement plus large : l’indice mondial des prix des engrais avait déjà progressé de 12 % entre la fin de 2025 et le début de 2026.

Une facture des importations qui s’alourdit

Pour le Cameroun, cette situation est d’autant plus préoccupante que le pays demeure fortement dépendant des approvisionnements extérieurs en fertilisants. Au premier semestre 2025, les importations d’engrais ont atteint 44,5 milliards de FCFA, contre 40,2 milliards sur la même période un an auparavant.

Cette dépendance rend l’agriculture camerounaise particulièrement sensible aux fluctuations des marchés internationaux, aux perturbations logistiques et aux tensions géopolitiques. Chaque hausse des cours mondiaux se répercute potentiellement sur le coût des intrants distribués aux producteurs.

Dans la filière coton, l’impact est encore plus sensible. La Sodecoton fournit aux producteurs les semences et une partie des intrants nécessaires à la production, généralement sous forme de crédits remboursables après la commercialisation de la récolte. Une augmentation durable du coût des engrais accroît donc à la fois les besoins de financement de la campagne et le risque financier supporté par l’entreprise.

La Sodecoton vise 440 000 tonnes malgré les difficultés

Cette pression intervient alors que la Sodecoton nourrit des ambitions sans précédent. Pour la campagne 2025-2026, l’entreprise table sur une production de 440 000 tonnes de coton graine, un niveau qui lui permettrait de franchir pour la première fois la barre des 400 000 tonnes.

Cette ambition s’inscrit dans les objectifs de la Stratégie nationale de développement 2020-2030, qui prévoit à terme une production annuelle de 600 000 tonnes. Le coton demeure en effet une culture stratégique pour le septentrion camerounais, tant pour les revenus des exploitants que pour l’activité économique générée autour de la filière. Mais cette trajectoire est loin d’être acquise. Les performances récentes montrent au contraire une filière confrontée à plusieurs difficultés structurelles.

Entre 2023 et 2025, les superficies cultivées seraient passées de 234 000 à environ 197 000 hectares. Les conditions climatiques défavorables, notamment les inondations, ainsi que la prolifération des jassides, des insectes ravageurs particulièrement dommageables pour les cotonniers, ont contribué à cette contraction.

La baisse des surfaces s’est accompagnée d’un recul des rendements moyens, passés d’environ 1 600 à 1 300 kilogrammes par hectare. Cette dégradation de la productivité représente un manque à gagner estimé à plus de 10 milliards de FCFA par an pour l’ensemble de la filière.

Des producteurs déjà fragilisés

La campagne 2024-2025 avait d’ailleurs illustré ces difficultés. Alors que la production espérée atteignait 400 000 tonnes, seulement 286 000 tonnes auraient finalement été récoltées. Pour les producteurs, cette contre-performance ne se traduit pas uniquement par une baisse des revenus. Elle fragilise également leur capacité à rembourser les crédits contractés pour financer les intrants. Les impayés accumulés auprès de la Sodecoton sont ainsi estimés à environ 2 milliards de FCFA.

Dans ce contexte, les revendications en faveur d’un soutien accru aux engrais et d’une amélioration du prix d’achat du coton graine prennent une nouvelle dimension. Une nouvelle hausse du coût des fertilisants, sans mécanisme d’accompagnement, pourrait réduire davantage les marges des exploitants et accélérer le désengagement de certains producteurs.

Le principal défi pour la Sodecoton sera donc de maintenir son objectif de 440 000 tonnes tout en absorbant la hausse des coûts de production. L’entreprise doit simultanément sécuriser l’approvisionnement en intrants, préserver les revenus des producteurs et limiter l’accumulation de nouveaux impayés.

Cette situation remet également au centre du débat la question de la souveraineté du Cameroun en matière d’intrants agricoles. Tant que le pays restera largement tributaire des importations d’engrais, ses filières agricoles resteront exposées aux chocs provenant des marchés internationaux.

Le développement d’une capacité locale de production de fertilisants pourrait ainsi constituer, à moyen terme, un levier pour réduire cette vulnérabilité. Mais dans l’immédiat, la flambée des prix impose surtout de trouver un équilibre entre le soutien aux producteurs, la viabilité financière de la Sodecoton et les ambitions nationales de croissance de la production.

Pour le Cameroun, le défi n’est donc plus seulement de produire davantage de coton. Il s’agit désormais de déterminer à quel coût cette ambition peut être réalisée et jusqu’où la filière peut absorber le choc des intrants sans compromettre sa compétitivité.

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