
Le procès sur l’assassinat de Martinez Zogo a connu un nouveau tournant à Yaoundé. Lors des audiences des 31 août et 1er septembre 2026, le colonel Otoulou, qui dirigeait l’enquête de gendarmerie au moment des faits, a présenté au tribunal militaire plusieurs éléments susceptibles, selon lui, de conforter l’hypothèse d’une connaissance préalable de l’opération par Léopold Maxime Eko Eko, ancien directeur général de la recherche extérieure (DGRE). La défense de l’ex-patron des renseignements camerounais rejette fermement cette lecture du dossier.
Le dossier Martinez Zogo continue de livrer ses zones d’ombre. Plus de trois ans après l’enlèvement puis la découverte du corps sans vie du journaliste et animateur radio, les débats devant le tribunal militaire de Yaoundé mettent progressivement en lumière les éléments recueillis au cours de l’enquête.
À la barre, le colonel Otoulou, qui commandait la légion de gendarmerie du Centre au moment de l’assassinat et avait dirigé les investigations, a évoqué plusieurs faits qu’il considère comme des indices concordants susceptibles d’interroger le rôle de l’ancien patron de la DGRE.
Selon son témoignage, ces éléments ne permettent pas seulement de s’intéresser aux exécutants présumés du crime, mais également à ce qui aurait pu se passer au sein de la hiérarchie du renseignement camerounais dans les heures et jours ayant entouré la disparition de Martinez Zogo.
Les « indices » avancés contre l’ancien patron de la DGRE
Le premier élément évoqué par l’enquêteur concerne une déclaration attribuée à Léopold Maxime Eko Eko au cours des investigations. L’ancien responsable de la DGRE aurait lui-même orienté les enquêteurs vers l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga, aujourd’hui poursuivi dans cette affaire. Pour le colonel Otoulou, cette intervention constitue un élément à prendre en considération dans l’analyse du dossier.
Autre interrogation soulevée devant les juges : l’absence d’enquête interne au sein de la DGRE dans la période qui suit l’enlèvement de Martinez Zogo. Entre sa disparition, le signalement de celle-ci et l’arrestation du lieutenant-colonel Justin Danwe, alors directeur des opérations du renseignement extérieur, aucune investigation interne n’aurait été déclenchée par le service. Pour la partie civile, cette absence de réaction constitue un élément suffisamment important pour être examiné à la lumière du fonctionnement de la chaîne hiérarchique.
Le volet numérique vient également alimenter les débats. D’après le témoignage du colonel Otoulou, une expertise portant sur les moyens de communication de Maxime Eko Eko aurait révélé que trois téléphones seulement avaient été remis aux enquêteurs sur les dix appareils que l’ancien patron de la DGRE disait détenir.
Certains de ces téléphones auraient, par ailleurs, cessé d’émettre après l’arrestation de Justin Danwe. Pour l’accusation et les parties civiles, ces éléments soulèvent nécessairement des interrogations sur les communications intervenues autour de la période des faits.
Les déclarations du principal enquêteur sont accueillies avec intérêt par les avocats des proches de Martinez Zogo. Pour Maître Calvin Job, l’ensemble des éléments exposés devant le tribunal constitue un faisceau d’indices qui mérite d’être pleinement pris en compte. La partie civile estime notamment que l’attitude de l’ancien responsable du renseignement après les faits pose question.
L’avocat considère ainsi que les éléments présentés à l’audience tendent à accréditer l’idée que Maxime Eko Eko pouvait avoir connaissance de l’opération et qu’il n’aurait pas pris les mesures nécessaires pour empêcher son aboutissement. Mais cette interprétation est catégoriquement contestée par la défense.
« Il n’a jamais été au courant », martèle la défense
Les avocats de Léopold Maxime Eko Eko maintiennent leur ligne de défense : aucune preuve matérielle ou testimoniale indépendante ne permettrait, selon eux, d’établir que leur client aurait eu connaissance de l’enlèvement ou aurait donné des instructions en ce sens.
Maître Hosanna Ndjana Ndjana insiste notamment sur la faiblesse supposée des éléments retenus contre son client. Pour la défense, les accusations reposeraient essentiellement sur les déclarations de Justin Danwe, dont les versions auraient évolué au cours de la procédure.
Les conseils de l’ancien patron de la DGRE mettent donc le tribunal au défi de distinguer les affirmations des différents protagonistes des preuves susceptibles d’établir une responsabilité pénale. La bataille judiciaire se joue ainsi désormais autant sur les faits que sur la valeur probante des différents éléments recueillis pendant l’enquête.
L’audience a également été marquée par une évolution au sein du dispositif judiciaire chargé du dossier. Le lieutenant-colonel Cerlin Belinga, commissaire du gouvernement près le tribunal militaire de Yaoundé et jusqu’ici chargé de conduire l’accusation dans l’affaire Martinez Zogo, doit prochainement rejoindre le tribunal militaire de Garoua, où il exercera les fonctions de vice-président. Son départ intervient alors que les débats sur le fond de cette affaire particulièrement sensible se poursuivent devant la juridiction militaire.
Un procès attendu depuis plus de trois ans
L’affaire Martinez Zogo remonte au 17 janvier 2023, date à laquelle l’animateur avait été enlevé alors qu’il se trouvait dans la périphérie de Yaoundé. Cinq jours plus tard, le 22 janvier, son corps était retrouvé abandonné à une trentaine de kilomètres de la capitale. Le journaliste, connu pour son émission « Embouteillages », était âgé de 51 ans.
Sa disparition puis la découverte de son corps avaient provoqué une vive émotion au Cameroun et suscité de nombreuses interrogations sur les circonstances de sa mort, notamment en raison des traces de violences constatées sur le corps. Après plusieurs mois d’investigations et de rebondissements judiciaires, le juge d’instruction militaire Pierrot Narcisse Nzie a renvoyé 17 personnes devant le tribunal militaire, toutes détenues.
Parmi les principaux accusés figurent Léopold Maxime Eko Eko, ancien directeur général de la DGRE, Justin Danwe, ancien directeur des opérations de ce service, ainsi que Jean-Pierre Amougou Belinga, homme d’affaires et patron du groupe de presse L’Anecdote. Le maire de Bibey, Stéphane Martin Savom, figure également parmi les personnes renvoyées devant la juridiction militaire.
Après de longs développements consacrés aux questions procédurales, le procès s’est officiellement ouvert le 25 mars 2024 devant le tribunal militaire de Yaoundé. Les débats consacrés au fond du dossier ont, eux, débuté le 1er septembre 2025.
Depuis, chaque audience apporte son lot de déclarations et d’éléments nouveaux dans une affaire devenue emblématique des interrogations sur les rapports entre pouvoir, renseignement, médias et impunité au Cameroun.
La prochaine étape sera désormais de déterminer quelle valeur le tribunal militaire accordera aux éléments présentés par le principal enquêteur et, surtout, s’ils permettent juridiquement d’établir une responsabilité de l’ancien patron de la DGRE dans l’assassinat de Martinez Zogo.