
Le procès de l’affaire Martinez Zogo se poursuit devant le Tribunal militaire de Yaoundé. À l’audience du 14 septembre 2026, le contre-interrogatoire du colonel Jean-Pierre Otoulou par le lieutenant-colonel Justin Danwe a remis au centre des débats la question de la chaîne de commandement, de la chronologie de l’opération et du degré de responsabilité de chacun des accusés. Danwe affirme notamment avoir reçu des instructions concernant le journaliste avant sa rencontre avec Jean-Pierre Amougou Belinga et invite son ancien supérieur, Léopold Maxime Eko Eko, à « assumer sa part de responsabilité ». Des déclarations qui restent, à ce stade, la version de l’accusé et devront être appréciées par la juridiction.
Le procès replonge dans la chronologie de l’opération
L’audience criminelle spéciale du 14 septembre a principalement été consacrée à la poursuite du témoignage du colonel Jean-Pierre Otoulou, ancien commandant de la Légion de gendarmerie du Centre. Après sa déposition, le militaire a été soumis aux questions de la défense, notamment à celles de Justin Danwe.
Le lieutenant-colonel a profité de cet exercice pour revenir sur plusieurs éléments qu’il considère déterminants dans la compréhension de l’affaire. Au cœur de son argumentation : la chronologie des événements ayant précédé la disparition puis la mort de Martinez Zogo.
Justin Danwe a ainsi interrogé le colonel Otoulou sur ce qu’il savait de ses propres démarches avant sa rencontre avec Jean-Pierre Amougou Belinga, le 29 décembre 2022. Selon Danwe, il avait déjà reçu, avant cette rencontre, l’ordre de conduire une opération visant le journaliste. Le témoin a indiqué ne pas avoir connaissance de cet élément. Une réponse qui n’a pas mis fin aux interrogations de la défense sur la circulation des instructions et le rôle des différents acteurs impliqués dans les événements.
Danwe relance le débat sur les responsabilités
L’ancien responsable de la DGRE soutient que l’opération contre Martinez Zogo n’aurait pas été une initiative isolée et que sa hiérarchie de l’époque en aurait été informée. Dans ses échanges avec le colonel Otoulou, Danwe a notamment cherché à établir que certaines opérations étaient conduites au sein du service avec l’aval de responsables hiérarchiques. Il a, dans ce contexte, appelé son ancien supérieur, Léopold Maxime Eko Eko, alors directeur général de la Recherche extérieure, à « assumer sa part de responsabilité ».
L’argument développé par Danwe consiste notamment à contester l’idée que l’ensemble des responsabilités liées à l’affaire pourrait être concentré sur lui, au seul motif que l’opération concernant Martinez Zogo aurait dégénéré.
Cette ligne de défense devra cependant être confrontée aux autres éléments du dossier. Les déclarations de l’accusé ne constituent pas, en elles-mêmes, une reconnaissance judiciaire de la responsabilité d’un tiers. Il appartient au tribunal d’en apprécier la portée au regard des témoignages, pièces et autres éléments soumis au débat contradictoire.
Une hypothèse sur la mort du journaliste évoquée à l’audience
Le contre-interrogatoire a également porté sur les circonstances dans lesquelles le corps de Martinez Zogo aurait pu être abandonné. Danwe a demandé au colonel Otoulou s’il envisageait que des éléments de la DGRE aient pu tuer le journaliste avant de déposer son corps sur une route accessible, avec certains de ses effets personnels. Interrogé sur cette hypothèse, le témoin n’a pas apporté de réponse définitive, indiquant notamment : « Je n’ai pas de réponse ».
Cet échange illustre l’une des principales difficultés judiciaires du dossier : déterminer avec précision la succession des faits, identifier les différents intervenants et établir, pour chacun, la nature exacte des actes qui lui sont imputables. La défense de Danwe s’est également intéressée à la rencontre du 29 décembre 2022 entre son client et Jean-Pierre Amougou Belinga. Le colonel Otoulou a confirmé que Danwe lui avait indiqué avoir rencontré l’homme d’affaires à cette date.
Les débats ont également donné lieu à des lectures opposées de la situation judiciaire des deux principaux accusés. Me Jacques Mbuny, avocat de Justin Danwe, a défendu la thèse d’une responsabilité qui doit être appréciée à plusieurs niveaux dans la chaîne de commandement. Selon lui, son client a reconnu que certains exécutants avaient agi sous ses ordres, mais il a également insisté sur la possibilité qu’un même responsable puisse, selon les circonstances, recevoir lui-même des instructions d’un supérieur.
Le tribunal devra départager les différentes versions
L’avocat a toutefois tenu à faire une distinction majeure sur l’intention criminelle. Selon lui, « il n’a jamais été question d’ôter la vie à Martinez Zogo ». Une position qui vise notamment à dissocier l’éventuelle opération initialement envisagée de son issue tragique, et à déplacer le débat vers la qualification et la responsabilité individuelle de chacun.
À l’inverse, Me Ofomo Toueli, conseil de Léopold Maxime Eko Eko, a soutenu une lecture radicalement différente des déclarations de Danwe. Pour lui, son client n’aurait pas à supporter la responsabilité que son ancien subordonné tente de lui attribuer. L’avocat estime notamment que Danwe aurait reconnu les faits qui lui sont reprochés et qu’il serait parti pour une « mission personnelle ».
À ce stade du procès, plusieurs questions demeurent donc au cœur du débat judiciaire : qui a donné les instructions initiales ? Dans quel cadre l’opération contre Martinez Zogo a-t-elle été décidée ? Qui en connaissait l’existence ? Jusqu’où remontait la chaîne de commandement ? Et surtout, quelle responsabilité pénale peut être individuellement attribuée à chacun des accusés dans l’enlèvement, la séquestration et la mort du journaliste ?
Le témoignage du colonel Jean-Pierre Otoulou, soumis successivement aux questions de la défense, à la réexamination et aux interrogations des différentes parties, est désormais achevé. Les échanges de lundi ont surtout permis aux avocats de confronter les différentes versions de la chronologie et de la chaîne de commandement.
La procédure n’est toutefois pas arrivée à son terme. L’audience doit se poursuivre ce mardi 15 septembre 2026 devant le Tribunal militaire de Yaoundé. Dans cette affaire particulièrement sensible, le tribunal devra finalement départager les déclarations des accusés, les témoignages et les éléments matériels du dossier pour déterminer les responsabilités pénales individuelles. Jusqu’au verdict, les différentes affirmations formulées à la barre demeurent des thèses de parties et ne sauraient être confondues avec des faits définitivement établis par la justice.