
Une étude publiée par l’universitaire et spécialiste de la gouvernance publique, Pr Viviane Ondoua Biwole, met en lumière une situation préoccupante au sein des entreprises et établissements publics camerounais. Selon ses travaux, plusieurs dizaines de présidents de conseils d’administration et de dirigeants généraux continuent d’exercer au-delà des limites fixées par la loi. Une réalité qui interroge la crédibilité de la gouvernance publique et pourrait avoir des conséquences juridiques, financières et institutionnelles majeures.
Au Cameroun, le respect des mandats dans les entreprises publiques semble de plus en plus relégué au second plan. C’est le principal constat dressé dans le premier volume de la série d’analyses consacrée à la gouvernance des entreprises publiques par la professeure Viviane Ondoua Biwole.
L’étude révèle qu’en 2026, pas moins de 77 présidents de conseils d’administration (PCA) et 35 directeurs généraux occupent encore leurs fonctions alors que la durée légale de leur mandat est arrivée à expiration. Pourtant, les lois du 12 juillet 2017 encadrent clairement ces responsabilités : trois ans renouvelables une fois pour les PCA et trois ans renouvelables deux fois pour les directeurs généraux et leurs adjoints.
Pour l’auteure, cette situation traduit une banalisation progressive de l’irrégularité administrative au sommet de nombreuses structures publiques. Ce qui devait constituer une exception est devenu, au fil des années, une pratique récurrente.
Des records de longévité qui défient les textes
L’analyse met en évidence plusieurs cas emblématiques de dirigeants ayant largement dépassé les limites prévues par la réglementation.
Parmi les exemples les plus marquants figure celui de Luc Ayang, resté à la tête de l’Office national du cacao et du café pendant plus de trois décennies. D’autres responsables affichent également des dépassements particulièrement importants, certains cumulant plus de quinze à vingt années au-delà de la durée légale autorisée.
L’étude souligne que le phénomène ne se limite pas à quelques cas isolés. Il touche une part importante du tissu des entreprises publiques et s’accompagne parfois d’une concentration des responsabilités entre les mains d’un nombre restreint de personnalités.
Des cumuls de fonctions qui alimentent les interrogations
Au-delà des mandats expirés, le rapport attire l’attention sur l’existence de nombreux cas de cumul de présidences de conseils d’administration.
Plusieurs responsables exercent simultanément la présidence de différentes structures stratégiques, concentrant ainsi des pouvoirs considérables au sein de l’appareil public. Cette situation, selon l’étude, pose la question de l’efficacité du contrôle, de la disponibilité des dirigeants et du respect des principes de bonne gouvernance.
À ces cumuls s’ajoutent des postes restés vacants pendant plusieurs années après le décès ou le départ de leurs titulaires, créant des zones d’incertitude dans le fonctionnement de certaines institutions publiques.
Une irrégularité qui affecte l’ensemble de la chaîne décisionnelle
L’enquête montre également que dans plusieurs entreprises publiques, les principaux organes de direction se retrouvent simultanément en situation d’irrégularité.
Dans certaines structures, le président du conseil d’administration, le directeur général et parfois même le directeur général adjoint exercent tous au-delà de leur mandat légal. Cette configuration crée un risque de fragilisation de la gouvernance et soulève des interrogations sur la validité de certaines décisions stratégiques prises par ces instances.
Selon l’étude, peu d’entités publiques peuvent aujourd’hui se prévaloir d’une conformité totale aux exigences réglementaires en matière de nomination et de renouvellement des dirigeants.
Des conséquences économiques et juridiques
Au-delà de la question du respect de la loi, l’auteure établit un lien entre ces dysfonctionnements de gouvernance et les difficultés financières rencontrées par plusieurs entreprises publiques.
Certaines sociétés stratégiques continuent d’accumuler des pertes importantes et affichent des situations financières préoccupantes. Pour Viviane Ondoua Biwole, l’absence de renouvellement régulier des équipes dirigeantes peut contribuer à affaiblir les mécanismes de contrôle, de performance et de redevabilité.
Sur le plan juridique, la situation n’est pas sans risque. Des décisions prises par des responsables dont les mandats sont arrivés à terme pourraient être contestées. Les dirigeants concernés s’exposent également à des responsabilités administratives, voire pénales, en cas de contentieux liés à l’exercice de leurs fonctions.
Un appel à une régularisation urgente
Face à ce constat, l’universitaire plaide pour une remise en conformité rapide des entreprises et établissements publics. Elle recommande notamment la nomination de nouveaux responsables dans les structures les plus exposées, le pourvoi des postes vacants ainsi que la mise en place d’un mécanisme permanent de suivi des mandats.
L’étude préconise également un suivi public et annuel de la conformité des nominations afin de renforcer la transparence et la redevabilité au sein du secteur public.
À travers cette publication, Viviane Ondoua Biwole ouvre un débat de fond sur la gouvernance des entreprises publiques camerounaises. Au-delà des chiffres, son analyse met en lumière un enjeu central : celui du respect des règles institutionnelles comme condition essentielle de la performance économique et de la crédibilité de l’État.