
Le conflit de gouvernance qui secoue le groupe Castel franchit une nouvelle étape avec des répercussions directes au Cameroun. Au cœur des tensions entre Romy Castel, héritière du fondateur Pierre Castel, et Grégory Clerc, directeur général du groupe, figure désormais la Société sucrière du Cameroun (SOSUCAM). La perspective de la cession de cet actif stratégique suscite des interrogations sur l’avenir de la filière sucrière nationale, la préservation des emplois et le contrôle d’un secteur essentiel à la sécurité alimentaire du pays.
Longtemps cantonnée aux sphères dirigeantes du groupe Castel, la lutte d’influence entre les héritiers de la famille fondatrice et l’équipe dirigeante actuelle prend désormais une dimension africaine. Au Cameroun, la Société sucrière du Cameroun (SOSUCAM), principal producteur de sucre du pays, est devenue l’un des enjeux majeurs de cette confrontation.
Dans une prise de position publique diffusée le 22 juin, Romy Castel a vivement critiqué le processus engagé autour de la cession des actifs détenus par Somdia, filiale agro-industrielle du groupe Castel et actionnaire majoritaire de la SOSUCAM. Selon elle, cette opération reviendrait à se séparer d’un actif à fort potentiel au lieu de mettre en œuvre les investissements nécessaires à son redressement et à sa modernisation.
L’héritière du groupe affirme ainsi défendre une vision axée sur le développement industriel de l’entreprise, avec la promesse d’un programme d’investissements destiné à renforcer la production, soutenir l’emploi et consolider la place de la SOSUCAM dans l’économie camerounaise.
Une entreprise stratégique pour l’économie nationale
Au-delà du conflit qui oppose les dirigeants du groupe Castel, la question de l’avenir de la SOSUCAM revêt une importance particulière pour le Cameroun.
L’entreprise joue un rôle central dans l’approvisionnement du marché national en sucre et constitue l’un des principaux employeurs du secteur agro-industriel. Des milliers de travailleurs permanents et saisonniers dépendent directement de ses activités, notamment dans les bassins de production où la culture de la canne à sucre représente une source essentielle de revenus.
La société est également un maillon stratégique de la politique d’import-substitution menée par les autorités camerounaises, qui cherchent à réduire la dépendance du pays vis-à-vis des importations de produits alimentaires de base.
Toute modification de son actionnariat ou de son modèle économique est donc suivie avec une attention particulière par les pouvoirs publics. Du côté de la direction actuelle du groupe Castel, la perspective d’une cession s’inscrirait dans une réflexion plus large sur l’avenir des activités sucrières africaines.
Les responsables du groupe soulignent que les décisions prises reposent sur des analyses industrielles, financières, sociales et réglementaires approfondies. Selon plusieurs observateurs du secteur, la filière sucrière est confrontée depuis plusieurs années à des difficultés structurelles liées aux coûts de production, aux fluctuations du marché mondial et aux défis de compétitivité.
Ces contraintes pèsent sur la rentabilité des exploitations et expliqueraient en partie la volonté de réorganiser certains actifs du groupe.
Pour autant, les opposants au projet estiment que ces difficultés ne justifient pas une cession précipitée et plaident plutôt pour un plan de relance fondé sur l’investissement et la modernisation des infrastructures industrielles.
Des repreneurs déjà à l’affût
L’éventualité d’une vente de la SOSUCAM attise déjà les convoitises de plusieurs investisseurs de premier plan. Selon des informations relayées par différents médias spécialisés, des acteurs majeurs du monde des affaires africain auraient manifesté leur intérêt pour une reprise éventuelle de l’entreprise. Parmi les noms cités figurent notamment l’homme d’affaires camerounais William Nkontchou ainsi que le milliardaire nigérian Aliko Dangote, déjà très présent dans l’industrie agroalimentaire et manufacturière sur le continent.
L’arrivée potentielle de nouveaux investisseurs pourrait rebattre les cartes dans un secteur considéré comme stratégique pour l’économie camerounaise.
L’État camerounais veut garder la main
Conscient des enjeux économiques et sociaux liés à cette opération, le gouvernement camerounais entend jouer un rôle actif dans le processus.
Face aux incertitudes entourant l’avenir de l’entreprise, les autorités ont exigé la mise en place d’un comité stratégique chargé d’encadrer et de suivre l’évolution du dossier. Cette démarche vise à garantir que toute décision concernant la SOSUCAM tienne compte des impératifs de sécurité alimentaire, de maintien de l’emploi et de préservation des intérêts nationaux.
Pour Yaoundé, il ne s’agit pas seulement d’une transaction entre actionnaires privés. L’enjeu concerne également la stabilité d’une filière agricole essentielle et l’avenir de milliers de familles qui dépendent directement ou indirectement de l’activité sucrière.
Un dossier aux conséquences bien au-delà du groupe Castel
L’affaire SOSUCAM illustre la manière dont les tensions internes d’un grand groupe international peuvent avoir des répercussions directes sur les économies africaines. Derrière le conflit opposant Romy Castel à Grégory Clerc se dessine une question plus large : celle du devenir des grands actifs agro-industriels du continent dans un contexte de recomposition des groupes familiaux historiques.
Pour le Cameroun, l’issue de ce dossier sera déterminante. Entre impératifs de rentabilité, souveraineté alimentaire, maintien de l’emploi et attractivité des investissements, la vente éventuelle de la SOSUCAM pourrait redéfinir durablement l’équilibre de toute une filière stratégique.