
La CEMAC franchit une nouvelle étape dans l’intégration de ses systèmes de paiement. Avec le QR Code interopérable, un commerçant pourra progressivement accepter des paiements provenant de différents établissements bancaires et portefeuilles mobiles avec un seul code. Derrière cette innovation apparemment banale se cache une ambition beaucoup plus importante : construire une véritable infrastructure de paiement régionale.
Imaginez un commerçant à Douala. Sur son comptoir, un seul QR Code. Un client camerounais peut le scanner avec son portefeuille mobile, un autre utiliser son application bancaire et, demain, un voyageur venant du Gabon, du Congo ou du Tchad pourrait lui aussi payer depuis son propre environnement financier. Le commerçant n’a plus besoin d’afficher une multitude de codes correspondant aux différents opérateurs.
C’est précisément la logique derrière le QR Code interopérable que la CEMAC est en train de déployer. Le projet s’inscrit dans une démarche beaucoup plus ancienne. Sous l’impulsion de la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC), le GIMAC développe depuis plusieurs années une infrastructure permettant de faire communiquer les différents systèmes de paiement de la région. Le GIMACPAY constitue déjà un écosystème réunissant cartes, mobile money et transferts d’argent, avec l’objectif d’assurer l’interopérabilité des paiements dans les six pays de la CEMAC. Le QR Code constitue donc moins une nouvelle infrastructure qu’une nouvelle porte d’entrée vers cette infrastructure.
Un code pour remplacer la fragmentation
La difficulté des paiements numériques en Afrique centrale ne vient pas uniquement du manque de téléphones ou de comptes numériques. Elle vient aussi de la fragmentation.
Un utilisateur peut disposer d’un compte bancaire, d’un portefeuille mobile et éventuellement de plusieurs applications de paiement. Le commerçant, lui, doit parfois multiplier les solutions pour pouvoir accepter les clients utilisant ces différents réseaux.
L’interopérabilité cherche à inverser cette logique
Le QR Code devient une sorte de langage commun. Au lieu de demander au commerçant de choisir à l’avance le réseau du client, le système permet de faire parvenir la transaction vers le prestataire utilisé par celui qui paie. Pour l’utilisateur, la différence peut sembler minime : il ouvre son application, scanne un code et valide le paiement.
Mais derrière ce geste se trouve une architecture beaucoup plus ambitieuse : faire circuler les paiements entre différents acteurs sans que le client ait à se soucier de leur appartenance à tel ou tel réseau. C’est exactement le type d’infrastructure nécessaire pour donner un véritable contenu à l’intégration économique de la CEMAC.
La prochaine frontière : payer au-delà de son pays
Le véritable potentiel du dispositif apparaît lorsque l’on sort du paiement local. Aujourd’hui, un Camerounais qui se rend au Gabon, en République centrafricaine, au Congo, en Guinée équatoriale ou au Tchad évolue encore dans des écosystèmes financiers largement nationaux.
Or, la CEMAC dispose déjà d’une monnaie commune. Le problème n’est donc pas l’existence d’une unité monétaire régionale. Il est davantage lié à la capacité des infrastructures financières à permettre à cette monnaie de circuler facilement d’un système à l’autre. Le QR Code interopérable s’attaque précisément à cette difficulté.
La BEAC confie au GIMAC un rôle central dans cette interconnexion. Le système GIMACPAY a été conçu pour rapprocher les différents instruments de paiement et favoriser l’interopérabilité entre banques, opérateurs mobiles et autres prestataires.
Autrement dit, le QR Code n’est que la partie visible d’un réseau qui se construit derrière lui.
Un enjeu majeur pour les petits commerçants
L’intérêt pourrait être particulièrement important pour les petits commerces. Un marchand qui vend quelques produits dans un quartier de Douala n’a évidemment aucun intérêt à installer cinq ou six terminaux de paiement différents. Un QR Code unique est beaucoup plus simple. La même logique vaut pour les restaurants, les taxis, les hôtels, les pharmacies, les vendeurs ambulants ou les prestataires de services. L’enjeu n’est donc pas seulement technologique. Il est aussi économique.
Plus il devient facile d’accepter un paiement électronique, plus le paiement numérique peut sortir des banques et des grandes entreprises pour pénétrer le tissu économique informel.
C’est précisément l’un des objectifs historiques du GIMAC : favoriser l’inclusion financière et réduire les coûts des transactions afin de rendre les moyens de paiement accessibles à une population plus large. Et si le QR Code devenait le « terminal bancaire » de l’Afrique centrale ?
Il faut peut-être regarder le projet sous un angle différent. Pendant des décennies, le terminal de paiement électronique a symbolisé la modernité bancaire. Il fallait un appareil coûteux, connecté au réseau bancaire, pour accepter une carte.
Le QR Code permet de faire beaucoup plus simple.
Une affiche imprimée peut devenir un point d’acceptation de paiement. Un téléphone peut devenir un terminal. Un petit commerçant peut donc potentiellement entrer dans l’économie numérique sans investir dans une infrastructure lourde. C’est cette simplicité qui pourrait faire du QR Code l’un des outils les plus puissants de la prochaine phase de digitalisation financière de la CEMAC.
La vraie bataille sera l’adoption
Le lancement d’une norme régionale ne garantit cependant pas son succès. Il faudra que les banques, les opérateurs de mobile money, les fintechs et les autres prestataires l’adoptent réellement. Il faudra également que les commerçants aient intérêt à afficher ces QR Codes et que les clients comprennent qu’ils peuvent utiliser leur application habituelle pour payer.
L’histoire des paiements numériques montre que la technologie n’est jamais le seul problème. Le prix des transactions, la rapidité, la fiabilité, la sécurité et surtout l’expérience utilisateur détermineront le succès du système. La CEMAC dispose toutefois d’un avantage considérable : elle possède déjà une monnaie commune et une infrastructure régionale de paiement autour du GIMAC. Le QR Code peut donc devenir le chaînon manquant entre cette infrastructure et le quotidien des utilisateurs.
Le début d’une nouvelle architecture financière
Il serait donc réducteur de présenter le projet comme une simple modernisation du paiement par QR Code. La véritable ambition est plus grande : faire en sorte que le paiement numérique ne soit plus prisonnier des frontières entre banques, wallets et pays.
Si la CEMAC réussit cette intégration, un commerçant camerounais pourrait demain accepter un paiement d’un client gabonais aussi simplement qu’un paiement effectué par son voisin. Et à ce moment-là, le QR Code n’aura plus grand-chose d’anecdotique. Il sera devenu l’une des interfaces visibles d’une chose beaucoup plus importante : un véritable réseau de paiement régional.
Source : lanouvellemonnaie.com