Pipeline Tchad-Cameroun : COTCO au cœur d’un arbitrage à près de 229 milliards FCFA réclamés par Savannah


La bataille judiciaire autour de l’oléoduc Tchad-Cameroun franchit une nouvelle étape. Savannah Energy, à travers sa filiale Savannah Midstream Investment Limited (SMIL), réclame environ 397 millions de dollars, soit près de 229 milliards de FCFA, dans une procédure arbitrale devant la Chambre de commerce internationale (CCI). Au centre de ce dossier : la Cameroon Oil Transportation Company (COTCO), société stratégique chargée de l’exploitation de la partie camerounaise du pipeline qui permet au pétrole tchadien d’atteindre la façade maritime de Kribi.

Pour comprendre l’importance du contentieux, il faut regarder au-delà de la bataille entre Savannah Energy et N’Djamena. Au cœur du dossier se trouve COTCO, société chargée de l’exploitation de la partie camerounaise de l’oléoduc Tchad-Cameroun. L’infrastructure constitue le prolongement naturel du système pétrolier tchadien vers la façade maritime camerounaise. Le brut extrait au Tchad est acheminé sur plusieurs centaines de kilomètres avant d’emprunter la section camerounaise du pipeline, exploitée par COTCO, puis d’atteindre le terminal d’exportation de la côte camerounaise.

Autrement dit, COTCO fonctionne comme une véritable « caisse de passage » du pétrole tchadien vers la mer : elle ne produit pas le brut, mais contrôle l’un des maillons indispensables à son évacuation internationale. De l’autre côté de la frontière, la Tchad Oil Transportation Company (TOTCO) assure les opérations sur la partie tchadienne. Les deux sociétés forment ainsi un dispositif transfrontalier dont la continuité conditionne directement la capacité du Tchad à exporter son pétrole.

229 milliards de FCFA en jeu

C’est cette infrastructure stratégique qui se retrouve au centre de la procédure engagée par Savannah Midstream Investment Limited auprès de la Chambre de commerce internationale. Dans cette affaire enregistrée sous le numéro 27914/SP, Savannah réclame environ 397 millions de dollars, soit près de 229 milliards de FCFA. La demande comprend quelque 330 millions de dollars au titre du principal et plus de 67 millions de dollars d’intérêts, auxquels doivent encore s’ajouter les frais liés à la procédure.

Mais le chiffre ne doit pas être interprété comme une facture adressée au seul État tchadien. La procédure oppose SMIL à cinq défendeurs : la République du Tchad, SHT Overseas Petroleum (Cameroon), SHT Doba Pipeline Investment, la Société nationale des hydrocarbures (SNH) du Cameroun et COTCO. Surtout, les 229 milliards de FCFA correspondent à la demande formulée par Savannah devant le tribunal arbitral. Ils ne constituent pas, à ce stade, une condamnation ou une dette définitivement reconnue.

Une bataille déclenchée par le changement de propriétaire

L’origine du conflit remonte à la recomposition de l’actionnariat de COTCO à la suite du rachat, fin 2022, des participations d’ExxonMobil par Savannah Energy. Cette opération a bouleversé l’équilibre autour du pipeline. Le Tchad l’a contestée, avant de procéder, en mars 2023, à la nationalisation des actifs et droits d’ExxonMobil présents sur son territoire. Parallèlement, la Société des hydrocarbures du Tchad (SHT) a acquis les participations de Petronas dans COTCO.

Le changement de contrôle des actifs a alors débouché sur un conflit portant notamment sur les droits de Savannah, la gouvernance de COTCO et les conditions dans lesquelles certaines opérations avaient été réalisées.

N’Djamena fait notamment valoir que les conventions pétrolières applicables imposaient, pour certaines cessions ou modifications de contrôle, une autorisation préalable des autorités tchadiennes. Savannah conteste pour sa part les décisions prises à la suite de ces opérations et cherche à faire reconnaître ses droits ainsi que les préjudices financiers qu’elle estime avoir subis.

COTCO au centre d’un bras de fer à plusieurs milliards

Le contentieux ne se limite cependant pas aux 397 millions de dollars réclamés par Savannah. Les parties adverses ont également introduit des demandes reconventionnelles. Selon Savannah, le Tchad, SHT Overseas Petroleum, COTCO et d’autres acteurs concernés réclament environ 58,7 millions de dollars, hors intérêts et frais. Le tribunal arbitral devra donc examiner les prétentions des deux camps avant de déterminer les éventuelles responsabilités et compensations.

Ce bras de fer illustre surtout la valeur stratégique attachée à COTCO. La société constitue l’un des principaux points de jonction entre la production pétrolière tchadienne et les infrastructures portuaires camerounaises. Sa gouvernance ne relève donc pas d’un simple enjeu capitalistique : elle touche directement au fonctionnement d’un corridor énergétique régional.

Pour le Cameroun, un actif stratégique sur son territoire

Le rôle de COTCO donne également au Cameroun une position particulière dans le dossier. Yaoundé ne contrôle pas la production du pétrole tchadien, mais accueille une partie essentielle de l’infrastructure permettant son exportation. Le fonctionnement du pipeline génère ainsi des activités économiques et des recettes liées au transit, tout en renforçant la place du Cameroun comme plateforme logistique régionale.

La stabilité de COTCO intéresse donc directement les deux économies. Pour le Tchad, elle conditionne la continuité de l’évacuation de son brut. Pour le Cameroun, elle contribue à préserver le fonctionnement d’une infrastructure énergétique transfrontalière installée sur son territoire.

C’est aussi ce qui explique pourquoi la bataille autour de l’actionnariat et de la gouvernance de COTCO prend une dimension particulière : derrière les participations détenues dans la société se trouve l’accès à un corridor indispensable à l’exportation du pétrole tchadien.

Un verdict qui pourrait redessiner l’équilibre autour du pipeline

Le dossier arbitral serait désormais proche de son terme. Des sources proches de la procédure citées par Tchadinfos évoquent une décision susceptible d’intervenir entre octobre et novembre 2026. Cette échéance correspond aux dernières indications communiquées par Savannah Energy aux investisseurs. Dans sa présentation de juin 2026, le groupe indiquait anticiper la conclusion de plusieurs procédures arbitrales majeures au cours du second semestre.

L’issue du dossier sera donc particulièrement suivie par les acteurs pétroliers et institutionnels des deux pays. Elle pourrait déterminer la valeur des droits revendiqués par Savannah autour de COTCO et, plus largement, contribuer à clarifier le nouvel équilibre capitalistique et juridique autour du pipeline.

Pour l’heure, les près de 229 milliards de FCFA restent une prétention de Savannah. Mais l’enjeu dépasse largement ce montant : il porte sur la maîtrise d’un maillon essentiel du corridor qui permet au pétrole tchadien de franchir la frontière, de traverser le territoire camerounais et de rejoindre la mer.

Source : Tchadinfos

Laisser un commentaire