Cameroun : pourquoi le PIISAH devrait jouer les prolongations jusqu’en 2030

Le Programme intégré d’import-substitution agropastorale et halieutique (PIISAH), lancé pour réduire la dépendance du Cameroun aux importations alimentaires, n’aura pas atteint son objectif initial à l’échéance de 2026. Le gouvernement reconnaît que la réduction de 40 % des importations des filières ciblées ne pourra pas être réalisée dans le délai prévu.

Face à ce constat, le ministère de l’Économie propose de prolonger le programme jusqu’en 2030, mais avec une nouvelle approche : davantage de financements effectivement décaissés, une meilleure exécution des projets et une application plus rigoureuse des mesures destinées à protéger et stimuler la production locale.

Le constat est désormais établi par le gouvernement lui-même. Conçu pour la période 2024-2026, le PIISAH devait permettre au Cameroun de réduire de 40 % les importations dans plusieurs filières considérées comme stratégiques pour la sécurité alimentaire et la balance commerciale. À quelques mois de la fin du triennat, cette ambition apparaît hors de portée. Dans son rapport sur l’économie camerounaise en 2025, présenté le 25 août 2026 à Yaoundé, le ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire estime qu’une nouvelle phase doit être envisagée sur la période 2027-2030.

Mais il ne s’agit pas simplement de prolonger mécaniquement un programme dont les résultats restent en deçà des attentes. Le Minepat préconise de revoir les objectifs en fonction des réalités des filières et surtout de garantir que les ressources annoncées soient réellement disponibles et décaissées.

Cette précision est centrale. Car l’un des principaux handicaps du PIISAH n’a pas été l’absence d’ambition, mais le décalage considérable entre le financement prévu sur le papier et les ressources effectivement mobilisées sur le terrain.

Un programme de 1 443 milliards largement sous-financé

Le PIISAH avait été conçu comme un vaste dispositif de transformation de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche. Son enveloppe globale avait été évaluée à 1 443 milliards de FCFA sur trois ans. Or, à fin 2025, moins de 110 milliards de FCFA avaient été mobilisés, soit à peine 8 % du financement annoncé.

Le contraste est particulièrement saisissant : le programme affichait une ambition de transformation massive des chaînes de valeur, mais les moyens effectivement injectés sont restés très éloignés des besoins identifiés.

L’année 2025 illustre parfaitement cette difficulté. Une enveloppe de 53 milliards de FCFA avait été prévue. Sur le plan administratif, l’exécution semblait satisfaisante, avec un taux d’ordonnancement de 94,14 %. Mais cette performance budgétaire ne s’est pas traduite par une progression équivalente des réalisations physiques : le taux d’exécution des projets ne dépassait que 15,95 %. Autrement dit, entre les crédits annoncés, les sommes engagées et les infrastructures effectivement réalisées, plusieurs goulets d’étranglement subsistent.

La faiblesse des décaissements, principal frein

Le cas de la BC-PME est révélateur de ces difficultés. L’établissement public avait notamment vocation à faciliter l’accès des opérateurs privés aux financements destinés aux filières ciblées. Mais sur 22 milliards de FCFA transférés, seulement 10 milliards avaient été effectivement mis à la disposition des bénéficiaires à fin mars 2026. Cette situation met en lumière l’un des paradoxes du PIISAH : alors que le secteur privé doit être l’un des principaux moteurs de la production et de la transformation locales, l’accès aux financements reste encore insuffisant.

Pour la prochaine phase, le Minepat souhaite donc sortir d’une approche reposant essentiellement sur un seul canal de financement. Les banques commerciales devraient être davantage mobilisées, tandis que les porteurs de projets suffisamment matures pourraient bénéficier d’un accompagnement direct.

L’objectif est clair : passer de l’annonce de ressources à la mise à disposition effective de capitaux capables de financer des investissements productifs.

Les importations continuent de progresser

Cette insuffisance de financement intervient alors même que la facture des importations des filières ciblées continue de peser lourdement. En 2025, les importations concernant les produits visés par le PIISAH ont atteint environ 848,3 milliards de FCFA, soit une progression de 15 % sur un an.

Le résultat souligne la difficulté de réduire rapidement la dépendance extérieure lorsque l’offre nationale ne parvient pas encore à répondre suffisamment à la demande.

Le problème est d’autant plus complexe que certaines filières nécessitent des investissements lourds et du temps avant de produire des volumes significatifs. Augmenter la production de lait, de poisson, de riz ou d’huile de palme ne relève pas d’une simple décision administrative : cela suppose des terres sécurisées, des infrastructures, des équipements, des semences, des financements, des capacités de transformation et des débouchés commerciaux.

L’agriculture ne fonctionne pas au rythme d’un triennat

C’est l’un des enseignements majeurs du bilan gouvernemental. Certaines filières ciblées par le PIISAH sont soumises à des cycles biologiques incompatibles avec un calendrier politique court. Le palmier à huile, par exemple, nécessite plusieurs années avant d’entrer dans une phase de production commerciale significative. L’élevage bovin obéit également à des cycles longs. Les investissements dans les infrastructures agricoles et les chaînes de transformation exigent, eux aussi, plusieurs années avant de produire leur plein rendement.

Dans ces conditions, attendre d’un programme lancé en 2024 qu’il transforme radicalement les volumes produits dès 2026 apparaît particulièrement ambitieux. La prorogation jusqu’en 2030 répond donc aussi à une logique économique : donner aux investissements réalisés le temps de produire leurs effets.

Des résultats existent malgré les retards

Le bilan du PIISAH ne doit toutefois pas être réduit à un échec. Plusieurs réalisations constituent déjà des bases sur lesquelles pourrait s’appuyer la nouvelle phase. Dans le domaine foncier, 350 464 hectares ont été sécurisés dans le cadre du Projet Plaine Centrale, dont la première phase porte sur 400 000 hectares. À terme, le dispositif pourrait concerner jusqu’à 1,2 million d’hectares destinés notamment aux investissements agro-industriels.

Dans le Logone, 4 428 hectares de périmètres rizicoles ont été réhabilités et 9 018 hectares de périmètres hydroagricoles aménagés. La production de semences a également progressé. L’IRAD a fourni 670 tonnes de semences certifiées de riz, de maïs, de sorgho et de soja en 2025, soit environ 96 % de sa cible annuelle. Les projets Viva-Bénoué et Viva-Logone ont, pour leur part, bénéficié de nouveaux équipements agricoles, dont des tracteurs, des mini-moissonneuses, des batteuses de riz et des motoculteurs.

Autre chantier important : la rizerie de l’UNVDA à Nélop, dont le taux d’exécution atteignait 80 % et dont la mise en service était annoncée pour le second semestre 2026. Avec une capacité de 10 tonnes de riz blanchi par heure, cette infrastructure pourrait renforcer les capacités nationales de transformation.

Former, structurer et normaliser

Le gouvernement met également en avant les progrès réalisés sur le plan humain et organisationnel. Le nombre de bénéficiaires des formations est passé de 80 à 580 personnes entre 2024 et 2025. Trois interprofessions de filières sont désormais opérationnelles et 155 PME ont été accompagnées dans la mise aux normes de leurs produits.

Ces éléments sont importants car l’import-substitution ne peut reposer uniquement sur l’augmentation des superficies cultivées. Elle suppose également de disposer d’entreprises capables de transformer, conditionner, commercialiser et distribuer les produits locaux à grande échelle.

L’enjeu est donc de construire de véritables chaînes de valeur nationales, capables de concurrencer les produits importés en matière de prix, de qualité, de disponibilité et de régularité.

Des mesures de protection encore insuffisamment appliquées

Autre faiblesse identifiée : l’écart entre les mesures décidées et leur application effective. Le PIISAH prévoyait notamment des mécanismes destinés à favoriser la production locale, parmi lesquels des quotas d’importation, une différenciation des droits de douane et l’incorporation de farines locales dans la fabrication du pain. Or, leur mise en œuvre demeure insuffisante.

Cette situation réduit l’efficacité des investissements publics. Produire davantage ne suffit pas si les producteurs locaux restent confrontés à une concurrence extérieure qui bénéficie de meilleures économies d’échelle ou d’une disponibilité plus régulière.

La nouvelle phase devra donc agir simultanément sur l’offre et sur le marché : produire plus, transformer davantage et créer les conditions permettant aux produits camerounais de trouver effectivement leur place dans la consommation nationale.

De la dépense budgétaire à la performance

Le gouvernement entend également tirer les leçons des problèmes d’exécution. Le nombre d’administrations impliquées dans le pilotage du programme est passé de sept en 2024 à dix en 2025. Cette extension traduit la volonté d’intégrer davantage d’acteurs, mais elle peut aussi complexifier la coordination et ralentir la mise en œuvre.

Pour 2027-2030, l’enjeu sera donc de rendre le dispositif plus opérationnel, avec des responsabilités clairement définies, des objectifs mesurables et surtout un suivi plus strict des résultats.

La question ne sera plus seulement de savoir combien de milliards ont été inscrits au budget, mais combien ont réellement été décaissés, quels investissements ont été réalisés et quelle quantité supplémentaire de riz, de poisson, de lait, de maïs ou d’huile de palme a effectivement été produite.

La balance commerciale comme juge de paix

L’efficacité du PIISAH se mesure finalement à son impact sur la dépendance du Cameroun aux produits importés. En 2025, la réduction des importations a contribué à une diminution de 3,5 % du déficit agropastoral et à hauteur de 1,2 % à la réduction du déficit commercial global. Ces résultats constituent des signaux encourageants, mais restent très éloignés de l’ambition initiale.

Le gouvernement conserve néanmoins un objectif plus large : ramener le déficit commercial de 8,8 % du PIB en 2018 à 3 % en 2030, conformément à la Stratégie nationale de développement 2020-2030.

Dans cette perspective, la prolongation du PIISAH apparaît moins comme un simple prolongement administratif que comme une tentative de donner une seconde chance à une stratégie dont les premiers résultats restent limités par les contraintes de financement et les délais de production.

2027-2030, le test de vérité

La prochaine phase devra toutefois éviter de reproduire les mêmes faiblesses. Le financement constitue le premier chantier. Les ressources devront être non seulement programmées, mais effectivement décaissées. L’exécution représente le deuxième défi. Les projets devront être sélectionnés en fonction de leur maturité, suivis régulièrement et évalués sur des indicateurs concrets.

Enfin, le gouvernement devra renforcer les mesures destinées à créer un environnement favorable aux producteurs locaux, notamment en matière de fiscalité, de protection du marché, de transformation et de commercialisation.

Le PIISAH arrive donc au terme de son premier cycle avec un bilan contrasté : des infrastructures émergent, des terres sont sécurisées, des équipements sont déployés et les capacités de formation progressent, mais la transformation des volumes produits reste encore insuffisante et les importations continuent de peser lourdement. La prorogation jusqu’en 2030 pourrait permettre de corriger ces faiblesses. Mais cette fois, le succès du programme se mesurera moins aux montants annoncés qu’à une question beaucoup plus concrète : combien de produits camerounais supplémentaires seront effectivement disponibles sur les marchés à l’horizon 2030 ?

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