
Neuf mois après l’annonce d’un nouveau gouvernement « dans les prochains jours », le cabinet conduit par Joseph Dion Ngute reste toujours en place. À Yaoundé, l’impatience laisse progressivement place à la lassitude, tandis que cette attente prolongée alimente les interrogations sur la capacité de l’État à se renouveler. Au-delà du simple remaniement, c’est le risque d’une gouvernance figée qui inquiète : postes durablement vacants, intérims qui s’installent, décisions différées et impression d’un pouvoir prisonnier de ses propres équilibres.
Chaque jour ou presque, le même rituel se répète dans les rues de Yaoundé. À 17 heures, au moment du journal de la radio publique, des auditeurs tendent l’oreille dans l’espoir d’entendre enfin les décrets nommant les membres d’une nouvelle équipe gouvernementale. Et chaque jour, ou presque, la déception est au rendez-vous.
À Essos, quartier populaire de la capitale, Joseph Olama interrompt même la musique de son commerce de boissons pour écouter les informations. Dans les quartiers résidentiels comme Odza, des groupes d’amis suivent également le journal avec la même curiosité. Mercredi 26 août, une fois encore, aucune annonce n’est venue mettre fin au suspense. Le générique de fin a retenti, laissant derrière lui une question devenue obsédante : quand le nouveau gouvernement sera-t-il enfin nommé ?
L’attente, elle, a fini par modifier certaines habitudes. Sur l’avenue Kennedy, à proximité du marché central, des vendeurs rapportent une demande inhabituelle pour les petits postes de radio. Certains clients expliquent vouloir pouvoir suivre partout les éventuelles annonces de la présidence. Un détail anecdotique en apparence, mais qui traduit une réalité plus profonde : au Cameroun, la formation du gouvernement est devenue un événement national en soi.
Un exécutif qui s’installe dans la durée
Le cabinet de Joseph Dion Ngute, nommé en janvier 2019, est désormais l’un des gouvernements les plus durables de l’histoire récente du Cameroun. Cette longévité tranche avec le rythme des remaniements observé depuis l’accession de Paul Biya à la présidence.
En 44 années de pouvoir, le chef de l’État a nommé 34 gouvernements, soit une durée moyenne inférieure à deux ans par équipe. Voir la même équipe rester en place pendant environ sept ans constitue donc une rupture majeure avec cette pratique.
Mais le problème ne réside pas seulement dans la durée. Un gouvernement qui perdure sans renouvellement finit par exposer l’État au risque de l’immobilisme. Dans une administration confrontée à des défis économiques, sociaux, sécuritaires et démographiques permanents, l’absence de renouvellement politique peut donner le sentiment que les priorités nationales restent prisonnières d’une mécanique institutionnelle devenue trop lente.
C’est précisément ce que redoutent certains observateurs. Pour Hilaire Kamga, acteur de la société civile, cette situation traduit une « gouvernance à bout de souffle ». La longévité de l’équipe actuelle, estime-t-il, n’est plus justifiée et risque de devenir une « prime à la médiocrité ».
Le chercheur Thomas Atenga décrit, lui, un « État stationnaire », marqué par ce qu’il présente comme un « mouvement immobile ». Derrière l’attente du gouvernement se jouerait, selon lui, une bataille beaucoup plus large entre différents réseaux d’influence qui cherchent à peser sur l’avenir politique du pays.
Quand l’attente devient un problème de gouvernance
Le danger d’un gouvernement perpétuel ne tient pas uniquement à l’âge de ses membres ou au nombre d’années passées aux mêmes fonctions. Il réside surtout dans le risque de voir l’intérim et le provisoire devenir la norme.
Plusieurs portefeuilles illustrent déjà cette situation. Quatre membres du gouvernement sont décédés en fonction sans avoir été remplacés de manière définitive et équivalente. C’est notamment le cas de Gabriel Dodo Ndoké, ancien ministre des Mines et du Développement technologique, décédé en janvier 2023. Le portefeuille a continué à fonctionner sous intérim, sans qu’un titulaire permanent ne soit officiellement installé.
La situation s’est également présentée avec les départs de Bello Bouba Maigari et d’Issa Tchiroma Bakary, qui ont quitté le gouvernement pour se présenter à l’élection présidentielle. Là encore, les fonctions ont été confiées à des intérimaires.
Or, l’intérim est par nature une solution temporaire. Lorsqu’il se prolonge pendant des mois ou des années, il peut affaiblir la lisibilité des responsabilités et donner le sentiment que certaines décisions importantes peuvent toujours être différées.
À terme, cette pratique peut aussi affecter la capacité des ministères à porter des réformes ambitieuses. Un responsable qui sait que sa fonction est provisoire peut être davantage tenté de gérer l’existant que d’engager des transformations profondes. Le risque est alors de privilégier la continuité administrative au détriment de la réforme.
La succession de Paul Biya en toile de fond
L’autre dimension de cette interminable attente est politique. À mesure que le temps passe, la formation du gouvernement apparaît moins comme une simple opération administrative que comme un exercice de pouvoir et de positionnement en vue de l’après-Biya.
A en croire RFI, pour Thomas Atenga, les rivalités entre clans compliqueraient considérablement les arbitrages présidentiels. Chaque groupe chercherait à imposer ses candidats, tandis que les propositions d’un camp pourraient être bloquées par celles d’un autre.
Hilaire Kamga partage cette lecture : l’incapacité des différents protagonistes à parvenir à un compromis empêcherait, selon lui, l’émergence d’une équipe susceptible de satisfaire les différentes sensibilités du pouvoir.
Cette hypothèse permet de comprendre pourquoi l’annonce, plusieurs fois attendue, tarde autant. Le gouvernement ne serait plus seulement un instrument destiné à conduire l’action publique ; il serait devenu un enjeu stratégique dans la bataille pour l’influence et la succession.
Le poids d’une machine devenue trop lourde
Former un gouvernement camerounais est, de fait, une opération complexe. Avec près de 65 postes à pourvoir, le processus suppose de sélectionner les profils, d’examiner les parcours, de vérifier les équilibres régionaux et politiques et d’évaluer la capacité des candidats à occuper des fonctions sensibles.
Mais cette complexité ne peut tout expliquer. Car à force de retarder la décision, le pouvoir prend le risque de transformer une opération de renouvellement en crise d’attente.
Le vieillissement du système décisionnel constitue également un sujet de préoccupation. Selon un ancien ministre cité sous couvert d’anonymat, l’âge avancé du chef de l’État et la réduction progressive du cercle de personnalités sur lesquelles il pouvait traditionnellement s’appuyer compliqueraient les arbitrages.
Le paradoxe est alors saisissant : plus le gouvernement tarde, plus la nécessité de le renouveler paraît évidente ; mais plus les arbitrages deviennent difficiles, plus le renouvellement est repoussé.
L’urgence de sortir du provisoire
Dans cette attente qui s’étire, l’enjeu dépasse désormais largement la curiosité des Camerounais pour connaître les futurs ministres. Il touche à la crédibilité même de l’action gouvernementale.
Un exécutif peut durer longtemps si cette longévité s’accompagne de résultats, d’une vision claire et d’une capacité constante à répondre aux nouvelles urgences. Mais lorsque la durée devient synonyme d’immobilisme, elle peut progressivement nourrir la défiance.
Le Cameroun se trouve ainsi face à un risque : celui d’un gouvernement qui ne serait plus simplement durable, mais perpétuel dans son fonctionnement, avec des titulaires installés dans la durée, des postes vacants, des intérims prolongés et des réformes repoussées.
À Yaoundé, les radios continuent donc d’être allumées à 17 heures. La « fumée blanche » espérée n’est toujours pas apparue. Mais derrière cette attente devenue presque quotidienne se joue une question autrement plus importante : combien de temps un État peut-il rester en suspens avant que l’attente elle-même ne devienne une forme de gouvernance ?