
À 93 ans et après plus de quatre décennies à la tête du Cameroun, Paul Biya demeure le centre constitutionnel du pouvoir, mais son âge, ses absences publiques et la récente réforme constitutionnelle sur la succession présidentielle ont relancé les interrogations sur les rapports de force au sommet de l’État. Entre le réseau présidentiel, les barons du régime, les responsables de l’appareil sécuritaire et l’hypothèse d’une succession familiale, plusieurs pôles d’influence se côtoient, se concurrencent et cherchent à peser sur l’après-Biya.
Un pouvoir toujours présidentiel, mais une succession désormais au cœur des calculs. Le paradoxe camerounais est désormais clairement posé : officiellement, le pouvoir reste concentré entre les mains de Paul Biya. La Constitution fait toujours du président de la République le chef de l’État, celui qui définit la politique de la Nation et garantit la continuité de l’État. Mais, derrière cette architecture institutionnelle, la question de la succession est devenue incontournable.
À 93 ans, après plus de 44 années à la tête du pays, le chef de l’État dirige un système politique construit autour de son autorité personnelle. Ses périodes d’absence et la forte centralisation du processus décisionnel ont progressivement nourri une interrogation : qui assure réellement la continuité du pouvoir lorsque le président n’est pas directement aux commandes ?
Il faut toutefois distinguer deux réalités. D’une part, les mécanismes constitutionnels qui déterminent qui peut légalement exercer le pouvoir. D’autre part, les réseaux d’influence qui peuvent peser sur les décisions présidentielles et sur la préparation de l’après-Biya. C’est précisément dans cet espace entre pouvoir légal et influence politique que se joue aujourd’hui une partie de la bataille des clans.
Le nouveau verrou constitutionnel : le vice-président devient la pièce maîtresse
La réforme constitutionnelle adoptée en avril 2026 a profondément modifié le mécanisme de succession présidentielle. Désormais, l’article 6 prévoit que le président de la République peut être assisté d’un Vice-Président. Surtout, en cas de décès, de démission ou d’empêchement définitif du chef de l’État dûment constaté par le Conseil constitutionnel, le Vice-Président achève le mandat présidentiel en cours.
Avant cette réforme, le président du Sénat assurait de plein droit l’intérim en cas de vacance et une élection présidentielle devait être organisée dans un délai constitutionnel. Le nouveau dispositif fait désormais du Vice-Président le successeur institutionnel direct du président dans les principaux cas de vacance.
Autrement dit, la personne appelée à occuper cette fonction devient potentiellement l’un des acteurs les plus stratégiques de la vie politique camerounaise. La Constitution prévoit également une solution de repli : si le Vice-Président est lui-même empêché ou si la fonction n’est pas pourvue, une élection présidentielle doit être organisée entre 20 et 120 jours après l’ouverture de la vacance. Dans cette hypothèse, l’intérim revient au président du Sénat ou, s’il est empêché, à son suppléant selon l’ordre de préséance.
Cette disposition change donc considérablement la lecture des rapports de force autour du chef de l’État : le contrôle de la succession ne passe plus seulement par le Sénat ou l’appareil du parti, mais potentiellement par le choix du Vice-Président.

Le mystère du poste de Vice-Président nourrit les spéculations
La réforme a précisément ravivé les interrogations parce que la Constitution confie au président de la République la nomination du Vice-Président. Elle lui permet également de mettre fin aux fonctions de ce dernier. Le Vice-Président ne dispose donc pas d’une légitimité électorale propre : il tient son mandat du chef de l’État.
Cette architecture donne à Paul Biya un rôle déterminant dans la désignation de celui qui pourrait, demain, lui succéder constitutionnellement. Dès lors, l’absence de désignation — si elle perdure — ne constitue pas un simple détail administratif. Elle entretient nécessairement les spéculations sur les intentions du chef de l’État et sur les candidats susceptibles de bénéficier de sa confiance. La question centrale devient alors : qui pourrait être placé à cette position stratégique et quel réseau politique, administratif ou sécuritaire pourrait accompagner son accession ?
Le réseau de la présidence : Ngoh Ngoh au centre du dispositif administratif
Dans cette bataille d’influence, le Secrétariat général de la Présidence occupe une position particulièrement sensible. Ferdinand Ngoh Ngoh, secrétaire général de la Présidence de la République, dispose depuis plusieurs années d’une influence considérable dans la conduite quotidienne des affaires de l’État. Son rôle dans la transmission et l’exécution des instructions présidentielles l’a placé au cœur du fonctionnement de l’appareil d’État.
Les « hautes instructions » du chef de l’État constituent notamment l’un des instruments par lesquels les décisions présidentielles sont relayées vers les administrations.
Cette position alimente régulièrement les analyses sur son influence dans les arbitrages au sommet. Mais il serait excessif d’en déduire automatiquement qu’il dirige le pays à la place du président. Le pouvoir constitutionnel demeure celui de Paul Biya ; la question porte plutôt sur ceux qui disposent d’un accès privilégié à la décision et à son exécution.
Le contrepoids des légitimistes et des réseaux du Sud
Face au cercle présidentiel gravitent d’autres pôles d’influence, notamment des responsables politiques, administratifs et sécuritaires issus du noyau historique du régime. Louis-Paul Motaze, ministre des Finances, est régulièrement présenté comme l’un des poids lourds de l’appareil gouvernemental, notamment en raison de son contrôle sur les grands équilibres financiers de l’État.
Samuel Mvondo Ayolo, directeur du Cabinet civil de la Présidence, occupe pour sa part une position particulière du fait de sa proximité institutionnelle avec le chef de l’État et de son rôle dans la gestion de l’agenda présidentiel.
Ces personnalités ne constituent pas nécessairement un « clan » homogène. Elles peuvent avoir des intérêts convergents sur certains dossiers et divergents sur d’autres. C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques du système camerounais : les alliances au sommet sont souvent mouvantes et structurées davantage autour de l’accès au président que par des organisations politiques formelles.

*Franck Biya : le scénario d’une succession familiale
Autre hypothèse régulièrement évoquée dans les cercles politiques : celle d’une succession de type dynastique autour de Franck Emmanuel Biya, fils aîné du président. Sa présence lors de certaines cérémonies officielles et son exposition croissante dans des milieux politiques et diplomatiques alimentent depuis plusieurs années les spéculations sur ses ambitions éventuelles.
Des groupes se réclamant du « franckisme » ont par ailleurs commencé à promouvoir l’idée d’une candidature de Franck Biya. Mais une distinction essentielle doit être faite : la visibilité politique d’un héritier potentiel ne signifie pas qu’une succession dynastique ait été décidée au sommet de l’État. À ce jour, présenter Franck Biya comme le successeur désigné de son père relève donc davantage du scénario politique que d’une réalité institutionnelle établie.
La réforme constitutionnelle de 2026 rend cependant cette hypothèse encore plus sensible. Si Paul Biya choisissait un jour de nommer son fils Vice-Président, celui-ci deviendrait, en vertu du nouveau dispositif, le successeur constitutionnel du chef de l’État en cas de vacance. C’est précisément cette possibilité qui donne à la fonction de Vice-Président une dimension politique considérable.
L’armée, l’autre pièce du puzzle
Dans un régime où l’appareil sécuritaire joue historiquement un rôle important dans la stabilité du pouvoir, les nominations au sein des forces de défense sont scrutées avec une attention particulière. Les récentes promotions et mutations dans la hiérarchie militaire sont ainsi interprétées par certains observateurs comme des indicateurs des équilibres internes du régime.
Mais là encore, prudence : une nomination militaire ne constitue pas en elle-même la preuve d’une volonté de favoriser un clan ou de préparer une prise de pouvoir. Elle peut répondre à des impératifs de carrière, de commandement, de sécurité ou de réorganisation institutionnelle.
La véritable question est plutôt celle de la cohérence d’ensemble : quels officiers sont promus, à quels postes, avec quelles responsabilités et quelle proximité avec les différents centres de décision ? C’est l’accumulation de ces signaux qui permettrait éventuellement de discerner une recomposition des équilibres au sommet.
Une bataille de succession sans succession officielle
Le Cameroun se trouve donc dans une situation singulière. Le président reste juridiquement au centre du dispositif, mais la réforme constitutionnelle a désormais donné une importance inédite à la question de son éventuel successeur.
Plusieurs pôles peuvent être observés : l’entourage direct du chef de l’État, les responsables administratifs qui contrôlent des leviers essentiels, les réseaux politiques et régionaux du régime, les hauts responsables de la sécurité et, en toile de fond, l’hypothèse d’une succession familiale. Pour autant, parler d’une « prise de pouvoir dynastique » serait prématuré tant qu’aucune décision officielle ne vient l’étayer.
Le véritable enjeu se trouve ailleurs : dans un système politique fortement personnalisé, celui qui aura l’oreille du président, qui contrôlera l’accès à lui, qui maîtrisera l’administration et qui bénéficiera de la confiance de l’appareil sécuritaire disposera d’un avantage considérable au moment où la succession deviendra effective.
La Constitution a tranché le droit, pas encore la bataille politique
La réforme de 2026 a au moins clarifié le mécanisme juridique : si la Présidence devient vacante et qu’un Vice-Président est en fonction, celui-ci achève le mandat. S’il n’y a pas de Vice-Président ou si celui-ci est empêché, le processus électoral reprend ses droits, avec un intérim assuré par le président du Sénat. Mais une Constitution peut définir qui doit légalement exercer le pouvoir sans pouvoir déterminer à elle seule qui contrôlera les réseaux d’influence autour de ce pouvoir.
C’est tout le paradoxe de la période actuelle au Cameroun. La succession de Paul Biya n’est officiellement pas ouverte. Pourtant, les nouvelles règles constitutionnelles, les mouvements dans l’appareil d’État, les repositionnements politiques et les spéculations autour de plusieurs personnalités montrent que l’après-Biya est déjà devenu un enjeu majeur.
Le président reste le maître constitutionnel du jeu. Mais autour de lui, ceux qui se positionnent pour le prochain chapitre de l’histoire politique camerounaise ont, eux aussi, commencé leur partie.