General Bank of Cameroon : le poids grandissant de l’État dans le secteur bancaire inquiète

Le rachat de Société Générale Cameroun, devenue General Bank of Cameroon (GBC), ne constitue pas seulement une opération de recomposition du paysage bancaire camerounais. Il intervient dans un contexte plus large de montée en puissance de l’État au capital des établissements financiers.

Dans son analyse du secteur, la Banque africaine de développement met en garde contre les risques liés à cette empreinte publique croissante, notamment en matière de gouvernance, de risques budgétaires et d’interdépendance entre les finances publiques et les banques. Le Fonds monétaire international (FMI) partage une préoccupation similaire : l’État camerounais détient désormais des participations majoritaires dans plusieurs établissements, ce qui impose, selon lui, un cadre clair de gouvernance et une stratégie de désengagement à terme.

GBC, symbole d’une nouvelle présence publique

Le changement de propriétaire de Société Générale Cameroun constitue l’une des opérations les plus importantes intervenues récemment dans le secteur financier camerounais. À travers cette transaction, l’État a repris la participation de 58,08 % détenue jusque-là par le groupe Société Générale, alors qu’il possédait déjà une part significative du capital de la banque.

L’opération a ainsi fait basculer l’établissement sous contrôle public et donné naissance à General Bank of Cameroon. Pour les autorités camerounaises, cette acquisition répond à une logique stratégique. Elle permet à l’État de conserver la maîtrise d’un établissement bancaire majeur et de préserver, selon le gouvernement, la stabilité du système financier ainsi que la continuité des services aux clients.

Mais cette justification ne suffit pas à dissiper toutes les interrogations des institutions financières internationales. Pour la BAD et le FMI, le véritable sujet se situe dans la tendance générale : l’État intervient de plus en plus directement dans le capital des banques, notamment à la faveur d’opérations de recapitalisation, de sauvetage ou de reprise d’établissements en difficulté.

Une empreinte publique qui s’élargit

Le cas de GBC doit donc être replacé dans une dynamique plus vaste. Dans son rapport consacré au Cameroun, le FMI souligne qu’après plusieurs opérations de soutien et d’acquisition, l’État détient désormais des participations majoritaires dans huit des dix-neuf banques du pays. L’institution considère que cette progression de la présence publique peut accentuer les risques de gouvernance, les vulnérabilités opérationnelles et l’exposition budgétaire.

Cette situation pose une question fondamentale : jusqu’où l’État doit-il aller dans la détention d’actifs bancaires ?

L’intervention publique peut se justifier lorsqu’elle vise à empêcher la faillite d’un établissement systémique, protéger les déposants ou préserver la stabilité financière. Mais une participation publique durable soulève d’autres problématiques : indépendance de la gouvernance, choix des dirigeants, allocation du crédit, concurrence avec les banques privées et éventuelle utilisation des établissements publics pour répondre aux besoins de financement de l’État.

C’est précisément cette frontière entre stabilisation temporaire et présence permanente qui se retrouve au cœur du débat.

Le risque d’un lien trop étroit entre l’État et les banques

L’inquiétude des institutions internationales ne porte pas uniquement sur l’actionnariat. Elle concerne également l’exposition croissante des banques camerounaises aux finances publiques.

Selon le FMI, les avoirs bancaires liés à l’État, principalement les titres publics, sont passés de 9,5 % des actifs bancaires à fin 2015 à 32 % en juin 2025. Plusieurs établissements détenaient même plus de la moitié de leurs actifs sous forme de créances sur les États de la Cemac.

Cette évolution crée une interdépendance de plus en plus forte. Lorsque les banques consacrent une part importante de leurs ressources aux titres souverains, elles disposent potentiellement de moins de marges pour financer les entreprises et les ménages. Le phénomène peut ainsi contribuer à un effet d’éviction du secteur privé, particulièrement problématique dans une économie qui cherche à accroître ses investissements productifs.

À l’inverse, une dégradation de la situation budgétaire d’un État peut affecter directement les bilans des banques fortement exposées à ses titres. Le problème devient alors systémique : les difficultés de l’État peuvent fragiliser les banques, tandis que les besoins de financement de l’État peuvent accroître leur exposition au risque souverain.

GBC n’est pas directement mise en cause

Il convient toutefois d’éviter un raccourci. L’alerte des institutions internationales sur l’empreinte publique dans le secteur bancaire ne constitue pas un diagnostic de fragilité de General Bank of Cameroon. Le sujet soulevé concerne principalement la multiplication des participations publiques et les risques que cette situation peut créer pour l’ensemble du système financier.

GBC se retrouve donc davantage au cœur d’une problématique de politique publique que d’une accusation visant ses performances propres. Cette distinction est importante. Une banque peut être financièrement solide tout en évoluant dans un environnement présentant des risques liés à l’actionnariat public ou à l’exposition générale du système bancaire au secteur souverain.

Des indicateurs bancaires qui restent solides

Le tableau d’ensemble du secteur bancaire camerounais ne correspond d’ailleurs pas à celui d’un système en situation de crise généralisée. Les données disponibles montrent une progression de l’activité bancaire, avec une hausse des bilans, des dépôts et des crédits. Le FMI relève néanmoins que la qualité des actifs et la concentration des risques souverains restent des points de vigilance.

L’institution souligne notamment que le crédit au secteur privé demeure contraint par plusieurs facteurs structurels : forte exposition des banques aux actifs souverains, concentration des prêts sur les grandes entreprises, prédominance des financements de court terme et niveau encore élevé des créances douteuses.

La question n’est donc pas de savoir si les banques camerounaises fonctionnent ou non. Elle est plutôt de déterminer si leur structure actuelle leur permet de jouer pleinement leur rôle de financement de l’économie productive.

Le crédit au secteur privé au cœur de l’équation

Pour les entreprises camerounaises, notamment les PME, l’enjeu est considérable.

Une banque qui privilégie les titres publics bénéficie généralement d’un actif considéré comme moins risqué et plus facilement mobilisable. Mais cette stratégie peut limiter la capacité de financement des projets privés, notamment ceux qui présentent un horizon long ou un niveau de risque supérieur.

Or, l’objectif d’une économie en transformation est précisément de mobiliser davantage de capitaux vers les entreprises, l’industrie, l’agriculture, les infrastructures et les nouveaux secteurs de croissance.

Le FMI estime ainsi que la réduction progressive de l’exposition souveraine, le renforcement de l’application des normes prudentielles et le développement d’un marché secondaire plus profond pour les titres publics contribueraient à réduire les risques de concentration.

Le gouvernement défend une logique temporaire

Les autorités camerounaises ne contestent pas la nécessité d’encadrer cette présence publique. Dans ses échanges avec le FMI, le gouvernement a expliqué que son intervention dans certaines banques répondait à une logique temporaire : restructurer les établissements concernés, les recapitaliser, restaurer leur rentabilité puis, lorsque les conditions de marché le permettront, réduire progressivement la participation de l’État.

Cette position constitue un élément essentiel du débat. Car si la présence de l’État est conçue comme une intervention transitoire, la question suivante devient incontournable : quelles sont les conditions et le calendrier de sortie ? C’est sur ce terrain que les interrogations restent les plus fortes concernant GBC et les autres établissements sous contrôle public.

Le véritable défi : gouverner sans distordre le marché

La question de la propriété publique n’est pas, en elle-même, synonyme de risque. Le véritable enjeu réside dans la manière dont les banques publiques sont gouvernées. Leur fonctionnement doit répondre aux mêmes exigences de rentabilité, de gestion des risques, de conformité et de supervision que les établissements privés.

Le FMI recommande précisément la mise en place d’un cadre permettant de clarifier la gestion des participations publiques, d’améliorer la gouvernance et de limiter les risques de conflits d’intérêts. Il insiste également sur la nécessité de réduire progressivement l’implication de l’État lorsque les conditions le permettent.

Pour GBC, cette exigence sera particulièrement observée. La banque devra démontrer qu’elle peut conjuguer son nouveau statut avec une gestion commerciale rigoureuse, une gouvernance professionnelle et une capacité à financer l’économie sans devenir un simple instrument de financement des besoins publics.

Une question qui dépasse largement General Bank of Cameroon

Au fond, le débat ouvert par la BAD et le FMI ne porte pas uniquement sur le changement de nom de Société Générale Cameroun ou sur le contrôle de GBC. Il touche à la configuration future du système financier camerounais.

D’un côté, l’État cherche à sécuriser certains établissements jugés stratégiques, à préserver les dépôts et à renforcer sa souveraineté financière. De l’autre, les institutions internationales alertent sur le risque d’une présence publique trop importante et sur l’interdépendance croissante entre banques et finances publiques. Le défi sera donc de trouver un équilibre entre souveraineté financière, stabilité bancaire, concurrence et financement du secteur privé.

Avec GBC, le Cameroun dispose désormais d’un nouvel outil bancaire sous contrôle public. Mais la question essentielle ne sera pas seulement de savoir pourquoi l’État a acheté cette banque. Elle sera de déterminer comment il la gouvernera, jusqu’où il entend conserver son contrôle et dans quelles conditions il pourra, à terme, se désengager. C’est sur cette trajectoire que se jouera une grande partie de la crédibilité de la nouvelle empreinte bancaire de l’État.

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