
Dans un pays dont les élites (docteurs, professeurs, ministres, directeurs généraux, etc.) semblent moins performantes que celles des autres pays africains, la valeur des diplômes dans une société se mesure à l’aune des résultats obtenus par ces élites, et non par les titres affichés et revendiqués, comme c’est la mode au Cameroun depuis des décennies.
Oui, le Cameroun était le centre intellectuel de l’Afrique francophone jusqu’au début des années 1980, avec des professeurs de renommée internationale (les frères Mélone, Ngango, Tchuidjang, Marcien Towa, etc.). Il ne l’est plus. Les résultats des professionnels du savoir sur le plan socio-économique sont bien moins satisfaisants. Nous devons tout reconstruire.
Pour mesurer la valeur de leurs diplômes, les élites camerounaises doivent se comparer à leurs pairs des autres pays africains, et non à leurs frères du village. Je sais pertinemment qu’avec davantage d’organisation, nous avons largement le potentiel pour faire partie des meilleurs en Afrique.
Ci-dessous, les preuves de l’échec des élites diplômées et la nécessité d’une remise en cause.
En premier lieu, les élites politiques et administratives, qui contrôlent l’appareil d’État, n’arrivent pas à mettre en œuvre des politiques publiques robustes afin de fournir les services de base à la population (eau, électricité, routes, Internet, lutte contre la vie chère, propreté des villes, finances publiques saines, etc.).
En second lieu, les entreprises publiques camerounaises sont quasiment toutes en faillite si on leur demande de régler les dettes croisées entre elles et l’État, lequel a contribué à les conduire à cette situation. Elles fournissent moins de services à la population (eau, électricité, téléphonie, etc.) que les entreprises de pays africains comparables. Elles représentent de véritables gouffres financiers.
À titre d’exemple, les entreprises publiques ivoiriennes ou marocaines sont bénéficiaires et versent à l’État actionnaire des dividendes de plusieurs dizaines de milliards de FCFA par an, alors que les entreprises publiques camerounaises génèrent des pertes de plus de 800 milliards de FCFA par an, y compris de nombreuses entreprises squelettiques qui sont en réalité mortes depuis plusieurs décennies.
Dans le secteur de l’eau, 600 000 personnes, sur une population de 30 millions d’habitants, sont raccordées à l’eau potable au Cameroun, contre 2,7 millions en Côte d’Ivoire.
Dans les télécommunications, la SONATEL, au Sénégal, avec 18 millions d’habitants, réalise un chiffre d’affaires deux fois supérieur à celui de CAMTEL, qui opère pourtant sur un marché de 30 millions d’habitants.
Enfin, Ethiopian Airlines réalise un chiffre d’affaires de plus de 6 000 milliards de FCFA, alors que le budget total du Cameroun pour 2026 s’élève à 8 700 milliards de FCFA. Cela devrait nous amener à réfléchir sérieusement aux moyens de rattraper notre retard.
En troisième lieu, selon l’Indice d’industrialisation de la Banque africaine de développement (BAD), c’est-à-dire la capacité d’un pays à organiser et à mettre en œuvre un processus de production complexe intégrant le capital, le travail et la technologie afin de transformer les matières premières (cacao en chocolat, cuir en chaussures, coton en chemises), le Cameroun est loin derrière des pays comme le Maroc, le Sénégal, la Côte d’Ivoire, le Gabon ou encore la Guinée équatoriale.
Sur la base de l’Indice de complexité économique établi par l’Université Harvard, le Cameroun possède l’une des économies les plus primitives.
En quatrième lieu, la structure du commerce extérieur montre que l’économie camerounaise reste dominée par une logique de captation de la rente, qui pénalise l’activité productive (corruption, népotisme, tribalisme, accès privilégié aux marchés publics et aux ressources minières comme sources d’enrichissement des élites) et entretient une dynamique comparable à celle des économies préhistoriques, dépendantes de la chasse et de la cueillette.
En effet, nous importons tout ce que nous consommons et dont la production requiert un processus industriel organisé (poisson, riz, huile de palme, médicaments et autres produits manufacturés). En revanche, nous n’exportons que les biens dont la nature nous a dotés et qui restent disponibles même si nous ne travaillons pas (bois, cacao et café produits par nos parents au village, qui ne sont pas allés à l’école, pétrole exploité par les multinationales, ou encore gaz naturel liquéfié que nous avons exploité pendant des années à partir d’un navire norvégien, sans penser à construire une usine de liquéfaction comme l’a fait la Guinée équatoriale).
En cinquième lieu, nos universités ne figurent pas parmi les 3 000 meilleures universités du monde. En effet, le savoir a été dévalorisé, tandis que l’enseignement supérieur et l’université se sont appauvris. Quatre décennies d’ensauvagement intellectuel et de fabrication des élites publiques par décret ont diffusé au sein de la société le culte de la médiocrité, de l’incompétence, de l’improvisation et du diplôme.
Par conséquent, l’université fabrique une armée de perroquets, de récitateurs de plus en plus incapables de s’approprier le savoir afin de produire un savoir autonome et endogène, ainsi que le savoir-faire nécessaire pour résoudre les problèmes de notre société.
Je mesure la valeur de nos diplômes à notre capacité à apporter des réponses aux défis de notre époque et de notre société, ainsi qu’à notre aptitude à viser l’excellence aux niveaux national, africain et mondial dans nos domaines respectifs.
C’est le défi majeur du Cameroun, de nos élites universitaires, publiques et privées, ainsi que de nos talents et icônes, diplômés et non diplômés.
Autant je m’insurge contre le culte du diplôme, autant je suis contre l’anti-intellectualisme poujadiste qui tend à nier toute valeur et toute révérence au savoir. Car le progrès de l’humanité est guidé, non par le culte magico-religieux, mais par le savoir, l’application de la science et de la technologie au tissu économique et social pour résoudre les problèmes de la société.
Je serais heureux de voir le débat public au Cameroun dépasser le culte du diplôme pour s’orienter vers la valeur prométhéenne (créatrice) du savoir pour la société ainsi que vers son application aux sujets qui impactent la vie quotidienne des Camerounais.
Enfin, permettez-moi d’aborder un sujet qui me tient à cœur, car je n’ai pas le temps de faire plusieurs publications sur les médias sociaux.
Il s’agit de mon inquiétude face au fait que, pendant que les Camerounais sont distraits par des débats stériles sur les diplômes et le communautarisme, leur avenir, sur les 5 à 30 prochaines années, est en train d’être scellé par deux phénomènes qui auront un effet de ciseaux sur notre avenir : la dette insoutenable et l’impossibilité de la rembourser après avoir hypothéqué les ressources stratégiques et minières du Cameroun pour les 30 à 40 prochaines années.
D’une part, le surendettement pour rembourser la dette existante et financer le budget de fonctionnement de l’État. On va ainsi ajouter une nouvelle dette de 5 000 milliards de FCFA d’ici à 2029 aux 15 000 milliards de FCFA de dette n’ayant pas contribué à créer de la richesse. Cette dette étranglera le Cameroun, empêchera d’investir dans la santé, l’éducation, l’électricité et les autres services de base à la population. Elle contribuera également à la hausse du coût de la vie des Camerounais par de nouveaux impôts et taxes destinés à rembourser la dette existante. Je reviendrai sur le problème de la dette de plus de 20 000 milliards de FCFA d’ici à 2029, que nous avions ramenée à 900 milliards de FCFA.
Au lieu d’augmenter la dette, il faut changer de politique budgétaire : réduire le train de vie de l’État (pas de gouvernement de 65 membres, pas d’entreprises publiques en faillite, pas d’un budget de fonctionnement qui absorbe l’essentiel des ressources), améliorer la qualité des dépenses (marchés publics et investissements publics pour l’électricité, les routes, etc.), réduire les gaspillages et la corruption pour dégager des marges de manœuvre, et réduire la pression fiscale tout en améliorant le climat des affaires afin de stimuler l’investissement, la croissance et l’emploi. J’ai une vision claire de ce qui doit être changé et de la manière de le faire, y compris pour la restructuration des autres secteurs économiques et sociaux.
Les programmes avec le FMI n’apporteront aucune solution durable. Car il faut une restructuration fondamentale des finances publiques du Cameroun. Je veux définir une voie que le FMI pourra accompagner momentanément pour nous aider à préparer la sortie de ces programmes, et non l’inverse. Car le développement est avant tout endogène.
L’endettement passé n’a servi à rien. Lorsque vous regardez les villes et les villages du Cameroun, est-ce que notre pays ressemble à un pays dans lequel on a injecté plus de 20 000 milliards de FCFA en 20 ans et disposé d’un budget annuel d’au moins 4 500 milliards de FCFA par an (2006-2026) ? À quoi servira le surcroît d’endettement ?
D’autre part, le transfert massif des revenus et bénéfices futurs de l’économie vers des groupes étrangers dans les secteurs miniers et stratégiques sur les 30 à 40 prochaines années à travers des partenariats public-privé mal négociés (barrage de Nachtigal avec 10 milliards de FCFA par mois à payer à EDF pendant 30 ans, partenariat public-privé de 40 ans qui va transférer les ressources du nouveau terminal du Port autonome de Douala aux Émirats, et le PPP de la SNH qui va transférer les revenus du secteur pétrolier au privé pendant 30 ans, du jamais vu). Ce transfert de ressources stratégiques privera durablement notre pays des ressources dont il aura besoin pour se développer et le rendra dépendant des puissances étrangères (États-Unis, France, Chine) et des institutions financières internationales (FMI, Banque mondiale, etc.).
Je préfère que l’État arrête ces PPP, les renégocie avant qu’il ne soit trop tard et investisse lui-même, y compris par la dette, plutôt que de transférer les bénéfices des secteurs clés au privé pendant 30 ans. Regardez les résultats décevants du PAD sous Bolloré pendant plus de 20 ans et les résultats positifs obtenus sous le nouveau DG camerounais.
Comment pouvons-nous rembourser la dette si les ressources les plus importantes ont été transférées aux étrangers pour 40 ans ? N’avons-nous pas vu le résultat de trois décennies de privatisations, où nous étions incapables de nous séparer de Camrail, d’Eneo ou des Marocains dans le secteur de l’eau parce qu’il fallait aller devant le tribunal arbitral et payer de lourdes indemnités ? N’avons-nous pas vu comment le Niger a eu du mal à se défaire des contrats sur l’uranium conclus avec les multinationales, parce qu’ils avaient été mal négociés, et comment le Niger a reculé parce qu’il fallait payer des milliards de dédommagement ?
Nous avons une responsabilité collective. Le Cameroun s’apprête à devenir un comptoir colonial sans avenir pour ses propres citoyens, à travers un endettement qui ne crée pas de richesse et le transfert des revenus futurs (or, cobalt, manganèse et nickel de Geovic USA, SNH, PAD, Nachtigal, etc.) aux intérêts étrangers. Si nous ne faisons rien, les promesses de la classe politique et les projets de société seront des coquilles vides. Car personne n’aura de marges de manœuvre pour changer les conditions de vie des Camerounais.
La priorité pour l’avenir : réduire l’endettement et préserver nos ressources stratégiques et minières afin de conserver les marges de manœuvre nécessaires pour améliorer le bien-être des Camerounais. En l’état actuel, je peux restructurer radicalement notre économie pour donner un nouveau visage à notre pays et redonner espoir.
Je souhaite identifier des groupes d’universitaires et de cadres au Cameroun et dans la diaspora pour lancer un think tank ou un club de réflexion dont le travail visera à apporter des solutions pour le redressement du Cameroun.