
Il existe des familles qui transmettent un nom.
D’autres transmettent un patrimoine.
Et puis il existe des familles plus rares qui transmettent une conviction.
Chez les Tame, cette conviction semble avoir traversé les générations sans jamais changer de nature : la liberté politique n’a de sens que si elle conduit à la liberté économique.
C’est peut-être cela, au fond, que racontait sans le dire l’inauguration de l’usine Denky, à Bandenkop.
Beaucoup y ont vu une nouvelle unité de transformation agroalimentaire.
J’y ai vu autre chose.
J’y ai vu le retour silencieux d’une idée ancienne.
Henri Tame appartenait à cette génération de Camerounais qui pensaient que l’indépendance ne pouvait pas s’arrêter au drapeau.
Militant de l’Union des populations du Cameroun dans sa jeunesse, emprisonné, exilé, puis formé en Europe, il avait compris que le combat politique, aussi noble soit-il, reste inachevé lorsqu’il ne débouche pas sur la capacité de produire, transformer et créer de la richesse.
Son retour au Cameroun n’était pas celui d’un homme revenu chercher des honneurs.
C’était celui d’un ingénieur décidé à construire des usines.
À fabriquer.
À transformer.
À employer.
À démontrer qu’un pays ne devient réellement souverain que lorsqu’il maîtrise sa production.
À sa manière, Henri Tame avait quitté la forêt des résistants pour entrer dans celle des entrepreneurs.
Les armes avaient changé.
Le combat demeurait.
Puis le temps est passé.
Comme souvent au Cameroun, certains rêves industriels se sont essoufflés.
Les raisons sont nombreuses.
L’histoire en jugera.
Mais les idées, elles, ont une étrange façon de survivre à ceux qui les portent.
Elles attendent simplement de nouveaux visages.
À Bandenkop ce vendredi 26 juin 2026, j’ai eu le sentiment que ce visage avait un prénom.
Lisette.
Il ne s’agit pas de dire qu’une fille reproduit son père.
Chaque génération invente son propre chemin.
Mais il est difficile de ne pas voir une filiation lorsqu’on observe une entrepreneure qui choisit, elle aussi, de construire une unité industrielle au cœur d’un territoire agricole, là où beaucoup auraient préféré importer plutôt que transformer.
Ce choix est déjà un discours.
Ce qui m’a surtout marqué, ce n’est pas l’usine.
C’est une phrase.
Une seule.
« Vous pouvez venir négocier vos contrats d’achat avant même de produire. » : prémices d’un marché financier de « futures » (produits dérivés organisés). Go ahead !!!
Cette phrase vaut parfois davantage qu’un discours ministériel.
Parce qu’elle inverse l’ordre des choses.
Pendant des décennies, nos paysans ont produit sans débouchés.
Demain, ils pourraient produire parce qu’un débouché existe déjà.
Voilà ce qu’est une véritable innovation institutionnelle.
Créer de la confiance avant même la récolte.
J’y ai vu un discret pied de nez à une vieille habitude de nos États.
Depuis des décennies, nous avons souvent cru que le développement descendait des palais vers les villages (clin d’œil au Roi visionnaire Denkwop !!!).
Comme une pluie administrative.
Or l’histoire économique montre presque toujours l’inverse.
Le développement commence souvent dans un atelier.
Dans un champ.
Dans une coopérative.
Dans une petite usine.
Puis, parfois, l’administration finit par le découvrir.
Lorsque cela arrive, on organise une inauguration.
Les rubans arrivent souvent après les fondations.
Henri Tame l’avait compris très tôt.
Et c’est peut-être là que réside son héritage le plus précieux.
Il nous rappelle qu’entre le militantisme et l’entreprise, il n’existe pas forcément une rupture.
Il existe une continuité.
Le militant cherche à changer les institutions.
L’entrepreneur cherche à changer la réalité.
Les deux poursuivent parfois le même objectif par des moyens différents.
En observant Denky, je pensais également à ma propre trajectoire.
Modeste.
Fragile.
Encore largement inachevée.
Comme beaucoup, j’ai longtemps cru que le principal levier du changement était politique.
Aujourd’hui, je crois toujours à la nécessité d’institutions fortes.
Mais je crois davantage encore au pouvoir économique des citoyens.
Chaque entreprise créée honnêtement.
Chaque exploitation agricole viable.
Chaque coopérative qui fonctionne.
Chaque jeune qui transforme localement plutôt qu’importer.
Chaque investisseur qui fait confiance.
Tout cela constitue déjà une forme de résistance.
Une résistance paisible.
Mais profondément efficace.
Je ne sais pas ce que serait le Cameroun si davantage de familles choisissaient de bâtir plutôt que d’attendre.
Je sais seulement que les pays qui avancent sont rarement ceux qui possèdent les meilleurs discours.
Ce sont souvent ceux où les entrepreneurs, les ingénieurs, les agriculteurs et les chercheurs finissent par parler le même langage.
Celui de la création.
À Henri Tame.
À tous ceux qui ont cru que la politique pouvait ouvrir un chemin.
À ceux qui pensent aujourd’hui que l’entreprise peut l’élargir.
À Lisette Tame, qui écrit désormais son propre chapitre, avec ses choix, ses responsabilités et son œuvre.
Et à tous ceux qui comprendront un jour que la véritable souveraineté ne se proclame pas.
Elle se cultive.
Elle se transforme.
Elle s’investit.
Elle se transmet.
Par Alain Boutchang — iconoclaste universaliste, héritier des sagesses bantoues et des Lumières occidentales.