Eric Benjamin Lamere :”la CAN n’a pas besoin d’être rare, elle a besoin d’être mieux gouvernée”

Patrice Motsepe, le président de la CAF, a annoncé récemment que la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) se déroulera désormais tous les quatre ans, à partir de 2028, pour s’aligner sur le calendrier mondial de la FIFA et harmoniser les dates avec d’autres compétitions majeures, une décision prise à la fin de 2025 mais qui a suscité des débats dans microcosme du football africain.  Eric Benjamin Lamere, Directeur de la communication de Camtel, a, lors d’une sortie publique, répondu à Alexandre Siewe, ancien Directeur de la communication de la Caf.

Mon cher Alexandre,

Ton texte a le mérite de dire les choses clairement. La CAF a trop longtemps vécu et continue de vivre au rythme de la CAN. De même que certains pays se sont parfois retrouvés avec des infrastructures difficiles à rentabiliser. Je suis d’accord avec toi là-dessus. Sur les pays qui se ruinent, la vraie faiblesse ce sont surtout les stades quand ils n’ont pas de vie après la compétition. Cependant, il ne faut pas mettre tout le reste dans la même case. Les routes, l’hôtellerie, la sécurité, la modernisation urbaine, les réseaux télécoms et l’accueil international ne sont pas des dépenses pour la CAN exclusivement. Ce sont des investissements qui restent utiles bien après le dernier match dès lors qu’ils ont été pensés avec un minimum de vision. Et puis, soyons justes. Un pays n’a pas 24 mois pour se préparer. La CAF désigne généralement les hôtes bien en amont, parfois sur plusieurs éditions d’un coup.

 Mais je crois que ton raisonnement devient amicalement dangereux quand il laisse entendre que la solution « naturelle » serait de raréfier la CAN comme si l’Afrique devait enfin se plier à une logique extérieure pour être crédible.

Tu le sais mieux que quiconque qu’en Afrique, la CAN n’est pas uniquement un rendez-vous sportif à optimiser comme un produit. C’est aussi un rendez-vous diplomatique, politique, culturel… Si on efface cela, on se retrouve avec une analyse propre mais amputée de ce que la CAN représente vraiment sur le terrain.

Politiquement d’abord, la CAN est l’un des rares moments où des nations entières se retrouvent dans une même respiration. Ce n’est pas de la poésie mais une réalité sociale observable. Pendant la CAN, les divisions se taisent au moins pour un moment, les symboles reprennent de la force, le drapeau redevient un langage commun, la fierté collective se voit dans la rue, dans les taxis, en famille, au sein de la diaspora… En Afrique, cet effet-là à une valeur qui n’est pas qu’émotionnelle. C’est une valeur de stabilité, de cohésion, de réassurance. Ce que certains appellent « simple football » nous sert souvent de soupape et de ciment.

Culturellement ensuite, la CAN est un festival populaire. Elle fait circuler les musiques, les expressions, les modes, les rituels, les imaginaires. Elle fabrique de la mémoire commune et donne au continent une scène régulière où l’Afrique ne se raconte pas à travers la crise ou la compassion, mais à travers la passion, la créativité, la fête, l’élégance et l’ambition. Rendre cette scène deux fois plus rare n’est pas neutre. C’est tout bonnement, raréfier un des grands moments où l’Afrique se met en vitrine par elle-même.

C’est donc ici que la dimension diplomatique devient centrale. La CAN, c’est du soft power à l’africaine. On accueille, on montre, on reçoit, on signe, on renforce des liens. La Côte-d’Ivoire l’a parfaitement compris après 2024, en assumant l’idée que ses stades et ses infrastructures peuvent devenir un outil de diplomatie sportive capable d’attirer d’autres sélections africaines, d’installer le pays comme hub régional et de prolonger l’effet CAN bien après le dernier match. Cette stratégie ivoirienne a clairement affiché l’ambition d’utiliser le sport comme levier d’influence et d’attractivité. Ici on est loin du schéma « stades vides = catastrophe ». Quand il y a une vision, l’infrastructure peut devenir un actif diplomatique et économique.

Scrutons un peu les chiffres. La CAN en Côte-d’Ivoire n’a pas donné l’image d’un produit fatigué. La CAF elle-même annonçait que la finale Côte-d’Ivoire – Nigéria était diffusée dans 173 pays en soulignant le caractère historique de cette couverture. Selon des données disponibles, le rendez-vous ivoirien a été suivi de manière cumulée par près d’un milliard et demi de téléspectateurs dans le monde, une hausse de 800% sur la billetterie par rapport à l’édition précédente ainsi qu’un accroissement de 26% des revenus commerciaux et un bond des revenus des droits TV avec 110 partenaires TV. Sur le digital, TikTok dans sa newsroom indique que le compte CAF sur la plateforme a dépassé 8,8 millions d’abonnés et qu’environ 390 000 vidéos ont été publiées pendant la période du tournoi. Sur cette base, la CAN reste un événement mondial et l’Afrique a intérêt à préserver ce rendez-vous régulier d’attention et de rayonnement.

Tu comprends donc ma réserve devant la solution « moins souvent donc mieux ». C’est peut-être vrai ailleurs, mais ici chez nous, la CAN fait aussi fonctionner une économie populaire et une économie de la visibilité à intervalle régulier. En plus d’être l’oxygène financier de la CAF en lui fournissant environ 80% de ses revenus. Autrement dit, passer à quatre ans c’est créer un trou qu’il faudra combler très vite. L’instance faîtière continentale promet une Ligue des Nations africaine annuelle dès 2029 mais qui peut aujourd’hui garantir que cette compétition aura immédiatement la même charge émotionnelle, la même ferveur et la même puissance commerciale que la CAN.

Mon cher Alex, derrière cette réforme, il y a aussi quelque chose qui ressemble à un mépris institutionnel de l’Afrique et à notre trop grande habitude d’accepter les règles écrites ailleurs. La FIFA a bousculé le calendrier du football mondial ces dernières années en reconfigurant les fenêtres internationales et en densifiant l’agenda. Dans le cas précis de la CAN au Maroc, elle est même allée jusqu’à fixer une libération obligatoire des joueurs à une semaine du début du tournoi. Ce qui revient à dire aux sélections africaines : « préparez-vous avec ce qu’on vous laisse ».

Tu vois le symbole ? On n’est pas seulement dans une question de logistique. On est dans un rapport de force. Quand l’Afrique se retrouve à accepter qu’une compétition qui est son cœur battant avec une mise à disposition à minima, cela dit quelque chose non seulement du poids politique de la FIFA mais aussi d’un déficit de gouvernance et de leadership du côté de la CAF. Parce qu’au fond, ce n’est pas que la réponse africaine à une pression extérieure soit d’affaiblir son propre rendez-vous au lieu de renforcer sa capacité à négocier, imposer du respect, à défendre l’intérêt sportif de ses sélections.

Je soutiens que la CAN biennale n’est pas une erreur par essence. C’est un grand moment africain, politique et culturel, un instrument diplomatique et un rendez-vous mondial qui a encore montré sa force lors de la dernière CAN en Côte d’Ivoire. Le vrai chantier ne peut donc être sa fréquence. Le vrai chantier c’est la gouvernance. Comment on s’organise pour éviter les éléphants blancs, comment on pense l’après-CAN, comment on protège réellement les joueurs, comment on cesse d’être dans une posture où l’Afrique s’adapte toujours au lieu de peser et de négocier.

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