
Le Cameroun ambitionne de réduire sa dépendance aux importations de médicaments grâce au développement d’une industrie pharmaceutique locale plus performante. Au cœur de cette stratégie, le projet d’usine porté par le groupe Yicheng, dans la périphérie de Yaoundé, suscite de grandes attentes, tant sur le plan sanitaire qu’économique. Toutefois, un an après le lancement des travaux, les difficultés administratives, l’absence de raccordements essentiels et les retards enregistrés sur le chantier rappellent que la souveraineté pharmaceutique ne se décrète pas : elle se construit à travers des investissements maîtrisés, une administration efficace et des capacités de production réellement opérationnelles.
Une ambition industrielle confrontée aux réalités du terrain
Le projet de construction d’une usine de fabrication de produits pharmaceutiques à Meyo, dans la périphérie de Yaoundé, occupe une place importante dans la stratégie du Cameroun visant à renforcer son autonomie sanitaire. Évaluée à 300 milliards de FCFA, cette initiative portée par un partenariat sino-camerounais représente un investissement majeur pour un pays encore fortement dépendant des marchés extérieurs pour son approvisionnement en médicaments.
L’ambition est considérable. Selon les promoteurs, l’infrastructure devrait atteindre, à terme, une capacité annuelle de production de 10 milliards de comprimés, en plus de milliards d’ampoules et de dizaines de millions de flacons. Une telle capacité, si elle est effectivement atteinte et accompagnée d’une production conforme aux normes de qualité, pourrait contribuer à améliorer la disponibilité des médicaments, à réduire certaines dépenses d’importation et à renforcer la sécurité sanitaire du pays.
Cependant, entre les projections annoncées et la réalité du chantier, un décalage se dessine. Lors d’une visite effectuée le 13 octobre, environ un an après le lancement des travaux, le Premier ministre Joseph Dion Ngute s’est rendu sur le site pour évaluer l’état d’avancement du projet. Le constat met en évidence des obstacles qui compromettent le respect du calendrier initial.
Des blocages administratifs qui freinent l’avancement des travaux
Au-delà des travaux de construction déjà visibles, plusieurs contraintes continuent de peser sur la réalisation de l’usine. Le chef du gouvernement a notamment dénoncé les lenteurs de certaines administrations, mettant en cause des comportements de fonctionnaires qui entraveraient la progression du projet. Des équipements nécessaires au fonctionnement de l’infrastructure seraient notamment immobilisés au niveau des services douaniers.
Ces difficultés soulèvent la question de la coordination entre les administrations publiques et les investisseurs engagés dans des projets considérés comme stratégiques pour le pays. Lorsqu’un investissement industriel de cette envergure se heurte à des procédures prolongées ou à des retards dans le traitement des dossiers, les conséquences dépassent le simple calendrier des travaux. Elles peuvent entraîner des surcoûts, retarder la mise en service des installations et différer les bénéfices économiques et sanitaires attendus.
À ces entraves administratives s’ajoutent des insuffisances en matière d’infrastructures de base. Selon le promoteur, Idriss Confiance, le site ne disposait pas encore de raccordements à l’eau et à l’électricité au moment de la visite. Or, dans une unité de production pharmaceutique, ces ressources sont indispensables au fonctionnement des équipements, au respect des protocoles industriels et au maintien de conditions de fabrication rigoureuses.
Le promoteur a indiqué que des engagements avaient été pris pour remédier à cette situation dans un délai de deux mois. Il envisage ensuite une phase d’installation et d’essais des équipements, suivie des vérifications nécessaires avant le démarrage de la production. Le calendrier effectif dépendra toutefois de la réalisation de ces préalables et de la validation des installations.

La production locale, une réponse à la dépendance extérieure
L’enjeu de cette usine dépasse largement les limites de son site d’implantation. Le Cameroun demeure exposé aux variations des prix internationaux, aux perturbations des chaînes logistiques et aux risques de rupture d’approvisionnement liés à sa dépendance aux médicaments importés.
En 2024, les importations de produits pharmaceutiques ont représenté une dépense de 169,9 milliards de FCFA pour un volume de 29 472 tonnes, selon les données avancées dans les éléments du dossier. Ces chiffres illustrent le poids financier des approvisionnements extérieurs et les marges de progression dont dispose le pays pour développer une offre industrielle nationale.
La fabrication locale pourrait ainsi contribuer à préserver les devises, à améliorer la disponibilité de certains traitements et à réduire la vulnérabilité du système de santé face aux crises internationales. Elle pourrait également favoriser une meilleure maîtrise des circuits d’approvisionnement, à condition que les produits fabriqués répondent aux exigences de sécurité, d’efficacité et de qualité.
Pour le ministre de la Santé publique, Manaouda Malachie, les crises sanitaires récentes ont mis en évidence les limites d’un modèle reposant largement sur l’extérieur. Un pays qui ne dispose pas de capacités suffisantes pour produire les médicaments dont il a besoin demeure particulièrement vulnérable lorsqu’une pandémie, une épidémie ou une perturbation commerciale survient.
Le développement de plusieurs unités industrielles apparaît donc comme une nécessité. Une seule usine, quelle que soit sa capacité théorique, ne saurait répondre à l’ensemble des besoins pharmaceutiques d’une population en croissance ni couvrir toutes les catégories de médicaments consommés.
Une stratégie nationale qui cherche à changer d’échelle
Le chantier de Meyo s’inscrit dans une dynamique plus large de développement de l’industrie pharmaceutique locale. Le Cameroun entend progressivement substituer une partie de ses importations par une production nationale, en mobilisant des mesures incitatives, des mécanismes réglementaires et une politique d’encouragement à l’investissement.
La Stratégie nationale de développement de l’industrie pharmaceutique locale pour la période 2025-2030 vise notamment à porter la part des médicaments produits localement à 25 % de la consommation nationale à l’horizon 2030. Cet objectif suppose une augmentation significative des capacités industrielles, mais également des investissements dans la recherche, la formation, le contrôle qualité et la distribution.
Des entreprises déjà présentes sur le marché, notamment la Camerounaise industrielle de produits pharmaceutiques (CINPHARM) et Africure Pharmaceuticals, participent à cette dynamique. Leur développement, associé à l’arrivée de nouveaux investisseurs, pourrait contribuer à diversifier les capacités de production et à structurer progressivement une véritable filière pharmaceutique nationale.
Néanmoins, l’augmentation du nombre d’usines ne garantit pas automatiquement l’autonomie recherchée. La disponibilité des matières premières, la maîtrise des technologies de fabrication, la qualification du personnel et la conformité aux normes internationales restent des conditions essentielles. Le pays devra également veiller à ce que les médicaments produits localement soient financièrement accessibles et distribués jusque dans les zones les moins bien desservies.
Des emplois attendus et des compétences à développer
Au-delà de la santé publique, le projet de Meyo présente un potentiel économique important. Les promoteurs annoncent la création d’environ 1 000 emplois directs et 3 000 emplois indirects. Ces perspectives concernent notamment les pharmaciens, les ingénieurs, les techniciens de production, les spécialistes de la maintenance, les professionnels de la logistique et les acteurs de la distribution.
La concrétisation de ces engagements pourrait favoriser l’insertion professionnelle des jeunes diplômés et stimuler des activités connexes autour du transport, de la fourniture d’équipements et des services industriels. Un rapprochement entre les universités et l’entreprise serait également susceptible de faciliter la formation pratique et l’adaptation des compétences aux besoins du secteur.
Toutefois, ces retombées restent conditionnées à la mise en service effective de l’usine et à la montée en puissance de ses activités. Pour produire des effets durables, le développement industriel devra s’accompagner d’une politique de formation continue, d’un transfert réel de compétences et d’opportunités professionnelles accessibles aux jeunes Camerounais.
Le projet prévoit par ailleurs la création d’un complexe hospitalier à proximité de l’unité industrielle. Cette perspective pourrait favoriser des complémentarités entre production pharmaceutique, soins et formation, sous réserve de la réalisation effective des différentes composantes annoncées.
De la construction à la production : le véritable défi
Le principal enjeu est désormais de transformer les annonces en résultats mesurables. La livraison des bâtiments ne suffira pas à garantir le fonctionnement d’une usine pharmaceutique. L’installation des équipements, la disponibilité des utilités industrielles, la qualification des procédés et les contrôles réglementaires devront précéder toute commercialisation des produits.
Les autorités compétentes devront notamment s’assurer que les médicaments fabriqués respectent les exigences applicables en matière de qualité, de sécurité et d’efficacité. Ces vérifications sont indispensables pour protéger les patients et instaurer la confiance des professionnels de santé comme des consommateurs.
La performance du projet se mesurera donc moins à la capacité de production annoncée qu’aux volumes effectivement fabriqués, à la régularité de l’approvisionnement, à la diversité des médicaments disponibles et à leur accessibilité financière. Il faudra également évaluer la part réelle des intrants importés, afin de déterminer dans quelle mesure la production locale réduit effectivement la dépendance extérieure.
Faire de la souveraineté pharmaceutique une réalité
Avec le projet de Meyo, le Cameroun affiche sa volonté de franchir une nouvelle étape dans la maîtrise de son approvisionnement en médicaments. L’investissement annoncé, les capacités de production projetées et les emplois attendus témoignent du potentiel que représente le développement de l’industrie pharmaceutique pour l’économie nationale et la sécurité sanitaire.
Mais les retards observés rappellent que l’ambition industrielle doit s’appuyer sur des conditions concrètes : une administration réactive, des infrastructures disponibles, des investissements effectivement réalisés et un dispositif de contrôle rigoureux. La réussite dépendra également de la capacité à intégrer cette usine dans un écosystème comprenant la recherche, la formation, la distribution et les autres producteurs locaux.
À l’horizon 2030, la souveraineté pharmaceutique ne pourra donc être appréciée à travers le nombre de projets annoncés, mais à partir de leur contribution réelle à la couverture des besoins de santé. Pour le Cameroun, le défi consiste désormais à passer des premières pierres aux premières productions, puis à faire de cette capacité industrielle un instrument durable d’accès aux médicaments et de résilience sanitaire.