CEMAC : les créances en souffrance des banques atteignent 2 383 milliards FCFA


Le secteur bancaire de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) fait face à un niveau préoccupant de créances en souffrance. À fin 2025, leur encours s’élevait à 2 383 milliards de FCFA, dont près des trois quarts étaient constitués de créances douteuses. Une situation qui relance le débat sur la gestion du risque de crédit, le traitement comptable des pertes et l’efficacité des mécanismes de recouvrement dans la sous-région.


Les banques de la CEMAC doivent composer avec un volume important de crédits qui ne sont plus remboursés normalement. Selon une lettre-circulaire datée du 19 juin 2026 et signée par Marcel Ondele, secrétaire général de la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC), le stock de créances en souffrance atteignait 2 383 milliards de FCFA à la fin de l’année 2025.

La situation est d’autant plus significative que les créances douteuses représentent environ 73 % de cet encours. Ces chiffres mettent en lumière la persistance d’un risque de crédit élevé dans le système bancaire régional et soulèvent des questions sur la manière dont les établissements financiers gèrent les dossiers devenus difficiles, voire impossibles à recouvrer.

Un encours qui a fortement progressé en dix ans

L’évolution du stock traduit une dégradation progressive. D’après les données évoquées par le banquier et consultant Ange Ngandjo, les créances en souffrance s’établissaient à environ 1 016 milliards de FCFA en 2015. Elles sont ensuite montées à 2 024 milliards de FCFA en 2024, avant d’atteindre 2 383 milliards de FCFA un an plus tard.

En l’espace de neuf ans, l’encours a donc plus que doublé. Rien que sur l’année 2025, la progression avoisine 18 %. Une trajectoire qui montre que le phénomène ne relève pas d’un simple accident conjoncturel, mais s’inscrit dans une tendance de fond concernant la qualité des portefeuilles de crédit.

Cette évolution intervient alors que la COBAC avait déjà renforcé, en octobre 2024, les règles relatives au traitement du risque souverain, sur la base des conclusions du rapport de surveillance multilatérale de 2023.

Des créances anciennes qui interrogent

Au-delà du montant global, c’est surtout l’ancienneté d’une partie des créances qui interpelle les professionnels du secteur. Dans une analyse consacrée à la question, Ange Ngandjo s’interroge notamment sur le maintien au bilan de créances considérées comme irrécouvrables et provisionnées depuis plusieurs années.

Selon cette lecture, certaines de ces créances seraient restées inscrites dans les comptes pendant plus de cinq ans, donnant potentiellement une vision moins dégradée de la qualité réelle des portefeuilles bancaires.

Sur le plan comptable, le passage de ces créances en pertes pourrait toutefois avoir un impact limité sur les résultats des banques concernées lorsque les provisions nécessaires ont déjà été constituées. Les données avancées par le banquier font état d’un taux de provisionnement d’environ 94 % pour les créances concernées. Leur sortie du bilan consisterait alors principalement à utiliser les provisions déjà enregistrées.

Les banques appelées à mieux piloter les dossiers

Pour Ange Ngandjo, le traitement des créances irrécouvrables ne devrait cependant pas être réduit à une simple opération comptable. Il recommande aux établissements bancaires de mettre en place une démarche structurée associant les services chargés du risque, du juridique, de la comptabilité et de la fiscalité.

Chaque dossier devrait notamment être accompagné de pièces permettant de démontrer les démarches entreprises pour récupérer les fonds : procédures de recouvrement, décisions judiciaires, constats d’échec ou procès-verbaux de carence. Cette documentation serait particulièrement importante pour sécuriser le traitement comptable des pertes et leur éventuelle prise en compte sur le plan fiscal.

La sortie d’une créance du bilan ne devrait par ailleurs pas signifier l’abandon des efforts de récupération. Un recouvrement « extra-comptable » pourrait continuer après la constatation de la perte, afin de récupérer d’éventuels montants auprès des débiteurs.

Agir surtout avant que le crédit ne devienne irrécouvrable

Mais la prévention demeure, selon cette analyse, le principal levier. Les banques sont invitées à renforcer l’évaluation du risque dès l’octroi du crédit, à privilégier des garanties dont la valeur et la réalisation sont réellement vérifiables et à intervenir rapidement dès l’apparition des premiers impayés.

L’objectif est d’éviter qu’un retard de paiement ne se transforme progressivement en créance douteuse, puis en créance irrécouvrable. Une réaction tardive augmente en effet les difficultés de recouvrement et immobilise durablement des ressources financières. 

Au niveau réglementaire, Ange Ngandjo avance également plusieurs pistes susceptibles d’améliorer le traitement du problème. La première consiste à mieux coordonner les règles prudentielles et fiscales. Lorsqu’une perte est constatée ou imposée dans le cadre des règles prudentielles, son traitement fiscal devrait pouvoir être clarifié, sous réserve que la banque puisse apporter la preuve des diligences réalisées pour récupérer sa créance.

La deuxième piste concerne les établissements les plus exposés. Un mécanisme permettant, dans certains cas, d’étaler l’effet de ces opérations sur les fonds propres pourrait éviter qu’une sortie massive de créances ne provoque un choc brutal sur leur solidité financière.

Enfin, la question du recouvrement doit être abordée à l’échelle de l’environnement juridique et économique. Une justice commerciale plus rapide, une meilleure effectivité des mécanismes de sûretés prévus dans l’espace OHADA et, à terme, l’émergence d’un marché secondaire des créances en souffrance pourraient offrir aux banques de nouvelles solutions.

La possibilité de céder certaines créances à des acteurs spécialisés permettrait notamment aux établissements financiers de se débarrasser d’actifs difficiles à recouvrer au lieu de les conserver pendant de longues années dans leurs portefeuilles.

Avec 2 383 milliards de FCFA de créances en souffrance, le système bancaire de la CEMAC fait donc face à un enjeu majeur de qualité des actifs. Au-delà du nettoyage comptable des bilans, le véritable défi consiste désormais à améliorer la prévention du risque, accélérer le recouvrement et renforcer l’environnement juridique afin d’éviter que ces stocks de créances ne continuent de s’accumuler.

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