Cameroun : l’État prépare le rachat des participations de Globeleq dans les centrales de Kribi et Dibamba


Après la reprise d’Eneo auprès d’Actis, le Cameroun poursuit sa stratégie de renforcement du contrôle public sur le secteur de l’électricité. Le gouvernement négocie avec Globeleq le rachat de ses 56 % de participation dans Kribi Power Development Company (KPDC) et Dibamba Power Development Company (DPDC). L’opération pourrait avoisiner 80 milliards de FCFA, mais plusieurs paramètres financiers restent encore à préciser.

Le Cameroun avance vers une nouvelle opération de reprise dans le secteur de l’électricité. Après avoir récupéré le contrôle d’Eneo, devenue Société camerounaise d’électricité (Socadel), l’État cherche désormais à prendre la majorité des parts détenues par Globeleq dans les sociétés qui exploitent les centrales de Kribi et de Dibamba.

Selon les éléments disponibles sur le dossier, les discussions entre les deux parties progressent autour d’une valorisation indicative de l’ordre de 80 milliards de FCFA pour les 56 % détenus par le producteur indépendant d’électricité. À ce stade, aucune offre définitive n’aurait cependant été officiellement transmise à Globeleq. Les négociations pourraient aboutir avant la fin de 2026, sous réserve d’un accord sur les conditions financières et le calendrier de l’opération.

Une transaction encore difficile à chiffrer précisément

Le montant de 80 milliards de FCFA constitue pour l’instant une référence de négociation et non le coût définitif de l’opération. Une question centrale demeure : que couvre exactement cette enveloppe ?

Elle pourrait correspondre uniquement à la valeur des actions de Globeleq. Mais elle pourrait également intégrer certains engagements financiers, créances ou sommes dues aux sociétés exploitant les deux centrales. Or, ces éléments ne peuvent pas être confondus avec le prix d’acquisition des participations.

La distinction sera donc déterminante pour évaluer le coût réel de la transaction pour les finances publiques. Les éventuelles factures d’électricité impayées, les dividendes à verser, les prêts d’actionnaires, les dettes des sociétés ou encore les investissements nécessaires à la remise à niveau des équipements relèvent de mécanismes financiers différents.

Si les 80 milliards correspondent effectivement au seul rachat des 56 % de Globeleq, la valeur théorique de l’ensemble des fonds propres de KPDC et DPDC se situerait autour de 143 milliards de FCFA. Ce calcul reste toutefois indicatif, car la valeur économique des deux entreprises dépend également de leur endettement, de leur trésorerie, de leurs créances et de leurs besoins futurs de financement.

Kribi et Dibamba, deux actifs stratégiques

L’enjeu de l’opération s’explique d’abord par le poids des deux centrales dans le système électrique camerounais.

KPDC exploite la centrale à gaz de Kribi, d’une puissance installée de 216 MW, tandis que DPDC est chargée de la centrale thermique de Dibamba, qui dispose d’une capacité de 88 MW. Ensemble, les deux installations représentent 304 MW.

Cette puissance constitue un maillon important du Réseau interconnecté Sud, qui alimente notamment les grandes zones urbaines et industrielles du pays. La dépendance du réseau à l’égard de ces infrastructures a été particulièrement visible lors des différents épisodes de tensions qui ont opposé les producteurs au distributeur d’électricité.

Pour l’État, reprendre les participations de Globeleq permettrait donc de renforcer son influence sur des infrastructures considérées comme stratégiques pour la sécurité de l’approvisionnement électrique.

Des relations marquées par les impayés et les tensions

Le projet de rachat intervient après plusieurs années de relations difficiles entre les différents acteurs de la chaîne électrique.

En septembre 2024, la centrale de Kribi avait notamment suspendu sa production dans un contexte d’importants arriérés de paiement. La dette accumulée auprès du producteur avait alors été estimée à plusieurs dizaines de milliards de FCFA. Après plusieurs mois d’arrêt, la centrale avait finalement repris ses activités en février 2025 à la faveur d’un accord avec les autorités.

Un nouvel épisode de tension est survenu en 2026, cette fois sur fond de différend fiscal. Le blocage des comptes bancaires du groupe avait conduit KPDC et DPDC à retirer temporairement leurs capacités du réseau interconnecté Sud. L’incident avait mis en évidence la vulnérabilité du système : une décision concernant quelques opérateurs peut rapidement avoir des conséquences sur une partie importante des consommateurs.

Ces crises successives ont également révélé les difficultés financières qui traversent la chaîne de production et de distribution d’électricité. Lorsque le distributeur accumule des impayés, les producteurs rencontrent à leur tour des problèmes de trésorerie susceptibles d’affecter leurs obligations financières, leur maintenance et leur capacité à investir.

Le droit de préemption avait ouvert la voie au rachat public

La volonté de l’État de reprendre les actifs de Globeleq ne date pas de 2026. En juillet 2025, le gouvernement avait exercé son droit de préemption afin de s’opposer à une éventuelle cession des participations du producteur à un autre investisseur.

Cette décision avait ouvert la voie à une négociation directe avec Globeleq et préparé le terrain à une éventuelle reprise publique.

L’opération s’inscrit ainsi dans une stratégie plus large de réorganisation du secteur électrique camerounais, avec l’État qui cherche progressivement à renforcer sa maîtrise des différents maillons de la chaîne.

Après Eneo, une nouvelle étape de la renationalisation

Le projet KPDC-DPDC intervient quelques mois après une autre opération majeure. L’État camerounais avait racheté les 51 % d’Eneo détenus par Actis pour environ 78 milliards de FCFA, avant la transformation de l’entreprise en Socadel.

Si le montant de 80 milliards de FCFA évoqué pour les participations de Globeleq était confirmé, les deux opérations représenteraient à elles seules près de 158 milliards de FCFA.

Mais ce chiffre ne suffira pas à mesurer l’effort financier réel consenti par l’État. Il faudra y ajouter, le cas échéant, les sommes destinées à apurer les arriérés, recapitaliser les entreprises, refinancer certaines dettes ou moderniser les centrales.

La question du financement du rachat sera donc elle aussi déterminante. L’État pourrait mobiliser ses ressources budgétaires, recourir à l’endettement ou privilégier un mécanisme de paiement échelonné. Le montage définitif devra permettre de limiter la pression sur les finances publiques tout en garantissant la continuité de la production.

Une promesse d’économies à vérifier

Derrière le contrôle capitalistique, le gouvernement poursuit un autre objectif : réduire le coût de l’électricité produite par les deux centrales.

Le plan de restructuration du secteur élaboré en 2026 estime que les contrats d’achat d’électricité conclus avec KPDC et DPDC représentent une charge importante pour Socadel, de l’ordre de 8 milliards de FCFA par mois.

Une éventuelle reprise publique, accompagnée d’une renégociation de ces contrats, pourrait permettre de réduire cette facture d’environ 3 milliards de FCFA chaque mois, soit près de 36 milliards de FCFA sur une année.

Cette économie reste cependant une projection. Sa concrétisation dépendra du modèle retenu par l’État et de sa capacité à revoir les différents paramètres des contrats : coûts de production, rémunération du capital, charges de capacité, dette, combustible et conditions d’exploitation.

Même sous contrôle public, KPDC et DPDC continueront en effet à supporter des dépenses importantes liées au carburant, à la maintenance des équipements, aux assurances, aux salaires, au remboursement des emprunts et aux investissements nécessaires au maintien de leurs capacités.

Le véritable coût de l’opération reste à établir

Le rachat des parts de Globeleq apparaît donc comme une opération à la fois stratégique et financièrement complexe. Pour le Cameroun, le contrôle des centrales de Kribi et de Dibamba peut renforcer la maîtrise publique de la production électrique et faciliter une réorganisation de la chaîne d’approvisionnement.

Mais la réussite de l’opération ne dépendra pas uniquement du montant versé à Globeleq. Elle se mesurera également à la capacité de l’État à assainir les relations financières entre producteurs et distributeur, à sécuriser l’approvisionnement en combustible, à maintenir les centrales en bon état et à attirer les financements nécessaires aux futurs investissements.

Tant que la ventilation des 80 milliards de FCFA, le traitement des créances et des dettes ainsi que le schéma de financement ne seront pas arrêtés, le coût véritable de cette nouvelle reprise publique restera difficile à déterminer.

Une chose est néanmoins claire : après Eneo, le Cameroun poursuit sa reprise en main du secteur électrique. Avec Kribi et Dibamba, l’État s’attaque désormais à un autre maillon essentiel du dispositif, avec l’ambition affichée de transformer le contrôle du capital en un levier de performance et, surtout, en une réponse durable aux difficultés récurrentes du système électrique national.

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