
« Le Cameroun s’est réveillé dans l’indignation après les propos de Paul Atanga Nji, ministre de l’Administration territoriale, qui répondait à une question du journaliste Jean Atangana au sujet du décès en détention d’Anicet Ekanè.
Ce qui choque n’est pas seulement la froideur du discours, mais l’arrogance qui s’en dégage : l’assurance d’avoir la force et la puissance de la République pour soi, avec soi. Or, comme l’écrivait Sénèque dans ses Lettres à Lucilius, « l’arrogance est la forme la plus visible de la faiblesse ».
Le ministre a tenté de démontrer qu’Anicet Ekanè n’était ni héros ni martyr. Mais il oublie une vérité fondamentale : ce n’est pas au pouvoir de décider qui le peuple choisit pour héros ou martyr. L’histoire ne s’écrit pas dans les bureaux ministériels, elle se forge dans la mémoire collective.
Selon Atanga Nji, Anicet Ekanè s’est toujours retrouvé du « mauvais côté de la République ». Qu’est-ce que la République ? Elle est un contrat social, une promesse de justice et de respect des choix populaires. Jean-Jacques Rousseau, dans Du Contrat social, rappelait que la souveraineté appartient au peuple et qu’elle est « inaliénable et indivisible ». Abraham Lincoln, dans son discours de Gettysburg (1863), définissait la République comme « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».
Ces références rappellent que la République est : • des lois respectées, • une justice indépendante, • un peuple dont les choix sont honorés.
Ce qu’elle n’est pas : • un régime gouverné par la peur et l’intimidation, • un système où la répression protège un homme plutôt qu’une nation, • une justice instrumentalisée pour réduire au silence les voix dissidentes.
Or, au Cameroun, la République semble s’être muée en son contraire. Gouverner par la peur et les menaces, c’est exercer une tyrannie. Montesquieu, dans De l’esprit des lois, distinguait la République fondée sur la vertu de la tyrannie fondée sur la crainte. À la lumière de cette distinction, le Cameroun actuel s’apparente davantage à une tyrannie qu’à une République.
L’histoire et la mémoire collective montrent que les héros ne sont pas désignés par les puissants, mais par les peuples. Robin des Bois, figure de l’Angleterre médiévale, est devenu un symbole de justice populaire. La légende raconte qu’il volait les riches pour redistribuer aux pauvres. Si l’on avait laissé au shérif de Nottingham ou aux seigneurs le soin de juger, Robin aurait été classé hors-la-loi. Pourtant, la littérature et la mémoire populaire l’ont consacré héros. Cette analogie illustre une vérité : le pouvoir officiel ne détient pas le monopole de la légitimité morale. Les martyrs et les héros naissent du regard du peuple, non des décrets.
Le Cameroun vit aujourd’hui une contradiction flagrante : un pouvoir qui se réclame de la République mais qui en bafoue les principes. Comme le rappelait Albert Camus dans L’Homme révolté, « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Nommer la tyrannie pour ce qu’elle est, c’est déjà un acte de résistance.
La République ne se décrète pas, elle se vit. Elle ne se réduit pas à des institutions figées, mais à la pratique quotidienne du respect des lois, de la justice et des choix populaires. Quand un ministre nie au peuple le droit de choisir ses héros, ses dirigeants, il nie la République elle-même.
Monsieur Atanga Nji, vos propos ne traduisent ni la grandeur de la République ni le respect dû au peuple. Vous avez manqué une occasion de vous taire. Car l’histoire retiendra que les martyrs ne se décrètent pas : ils se révèlent dans la mémoire collective, au-delà des discours officiels.
Le Cameroun, aujourd’hui, est confronté à une question essentielle : veut-il être une République fondée sur la vertu et la justice, ou une tyrannie fondée sur la peur ? La réponse ne viendra pas des ministres, mais du peuple lui-même. »