
Pensé comme la vitrine sportive du Cameroun pour la CAN 2021, le Complexe sportif d’Olembé s’est transformé en un dossier à rallonge, mêlant dépassements de coûts, contrats rompus, travaux inachevés et arbitrages internationaux. Entre les sommes déjà décaissées et les centaines de milliards réclamés par les constructeurs successifs, l’infrastructure de Yaoundé est devenue l’un des symboles des dérives qui peuvent accompagner les grands projets publics mal maîtrisés. De la vitrine de la CAN au dossier embarrassant, notre enquête.
Le CIRDI, juridiction arbitrale dont le siège est à Washington, a condamné le Cameroun le 4 septembre à indemniser le constructeur italien Gruppo Piccini après la résiliation de son contrat pour le stade d’Olembé en 2019. Réclamant initialement 250 milliards de FCFA, l’entreprise obtient 17 milliards, auxquels s’ajoutent frais et charges, portant la facture à plus de 50 milliards de FCFA, soit environ 78,5 millions d’euros. Comment en est-on arrivée-là ?
Le complexe sportif d’Olembé devait incarner l’ambition du Cameroun. Lancé avec un marché initial d’environ 163 milliards de FCFA, le projet ne se limitait pas à la construction d’un stade de 60 000 places. Le programme prévoyait également des terrains d’entraînement, un hôtel, un centre commercial, un gymnase, une piscine olympique et plusieurs infrastructures complémentaires destinées à faire du site un véritable complexe sportif et multifonctionnel.
Sur le papier, le projet devait constituer l’une des infrastructures phares de la CAN 2021, finalement disputée en 2022. Dans les faits, le stade d’Olembé va rapidement accumuler les difficultés techniques, financières et contractuelles. Le marché est attribué à l’Italien Gruppo Piccini, avec un financement notamment adossé à des partenaires financiers italiens. Mais les délais se resserrent et les tensions apparaissent autour de l’exécution du chantier et de son financement.
Piccini réclame notamment une rallonge correspondant à des travaux supplémentaires, évaluée à plusieurs dizaines de milliards de FCFA. Le gouvernement camerounais refuse cette extension et reproche parallèlement à l’entreprise des retards et des défaillances dans l’exécution du marché. Le 29 novembre 2019, l’État met finalement un terme au contrat. Cette décision va transformer un problème de chantier en contentieux international.
Piccini : quand la rupture du contrat revient devant les tribunaux
Pour le gouvernement, la résiliation devait permettre de reprendre le contrôle d’un projet devenu urgent à l’approche de la CAN. Pour Piccini, elle constitue au contraire une rupture abusive. L’entreprise porte alors le différend devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI).
Le dossier est officiellement enregistré en juin 2023 sous l’affaire Gruppo Officine Piccini S.P.A. contre la République du Cameroun. Piccini réclame alors une indemnisation pouvant atteindre 250 milliards de FCFA, soit bien davantage que la valeur initiale du marché. Ce montant doit toutefois être interprété avec prudence : 250 milliards de FCFA correspondent à une prétention de l’entreprise et non à une somme que l’État était automatiquement condamné à payer.
La décision rendue le 4 septembre 2026 change néanmoins considérablement la donne. Le tribunal arbitral retient la responsabilité du Cameroun sur certains aspects du différend et condamne l’État à verser à Piccini environ 17 milliards de FCFA, auxquels s’ajoutent différents frais et intérêts, portant la facture globale à un peu plus de 50 milliards de FCFA, soit environ 78,5 millions d’euros.
La condamnation est donc très inférieure aux 250 milliards réclamés. Mais elle constitue malgré tout un revers financier et juridique pour l’État camerounais. Et surtout, elle révèle le premier coût caché d’Olembé : celui des ruptures contractuelles et des litiges qui peuvent transformer un investissement public en passif judiciaire.
113 milliards déjà consommés avant le changement de constructeur
Au moment de la rupture avec Piccini, le Cameroun n’avait évidemment pas tout perdu. Une partie importante du chantier avait déjà été exécutée. Selon les éléments repris dans le Rapport de certification du Compte général de l’État 2024, environ 113 milliards de FCFA auraient déjà été consommés sur l’enveloppe initiale de 163 milliards.
L’État devait donc gérer une équation particulièrement délicate : un chantier déjà lourdement financé, mais encore incomplet, une compétition internationale à organiser dans des délais contraints et un ancien constructeur désormais engagé dans une bataille judiciaire. Le choix se porte alors sur Magil Construction, entreprise canadienne chargée de poursuivre les travaux. Un nouveau contrat d’environ 55 milliards de FCFA est conclu pour l’achèvement du complexe.
C’est à ce moment que le dossier Olembé bascule véritablement dans une logique de double facture : après avoir financé le premier constructeur, l’État doit engager de nouvelles ressources pour terminer ce que le premier contrat n’a pas permis de livrer dans les délais.
Magil, deuxième constructeur… deuxième contentieux
Le changement de constructeur ne règle cependant pas les difficultés. Le financement destiné à Magil tarde à être effectivement mis en place. Alors que le contrat d’achèvement est évalué à 55 milliards de FCFA, les conditions de mobilisation des fonds prennent du temps. Un décret présidentiel de février 2021 autorise finalement la conclusion d’une convention de financement avec Standard Chartered Bank et Bpifrance.
Le calendrier de la CAN impose pourtant une accélération maximale. Le stade finit par être utilisable pour la compétition de 2022. Olembé accueille notamment les cérémonies d’ouverture et de clôture ainsi que plusieurs rencontres. Mais cette mise en service sportive ne signifie pas que le complexe tel qu’imaginé en 2015 est achevé dans son intégralité. Les relations entre l’État et Magil se dégradent à leur tour.
Le constructeur conteste certains griefs et fait valoir, de son côté, les difficultés liées au financement et aux conditions d’exécution du chantier. Le différend finit lui aussi devant une juridiction arbitrale, cette fois dans le cadre de la Chambre de commerce internationale. La créance revendiquée par Magil est aujourd’hui évoquée autour de 17 milliards de FCFA. Le stade d’Olembé se retrouve ainsi avec une situation particulièrement embarrassante : deux constructeurs successifs, deux ruptures ou conflits contractuels et deux procédures arbitrales internationales.

Le piège des « 267 milliards »
C’est ici que les chiffres doivent être maniés avec précaution. L’addition de 250 milliards de FCFA réclamés par Piccini et de 17 milliards revendiqués par Magil aboutit à environ 267 milliards de FCFA de prétentions contentieuses. Mais ces 267 milliards ne représentent pas une dépense déjà effectuée par l’État et encore moins une dette définitivement reconnue. Ils constituent un risque financier potentiel.
De la même manière, additionner mécaniquement les 163 milliards du marché initial, les 55 milliards du contrat Magil et les 267 milliards de réclamations pour annoncer un coût de 485 milliards FCFA serait comptablement trompeur.
Le véritable problème est ailleurs : le Cameroun ne dispose toujours pas d’une lecture simple et consolidée du coût complet d’Olembé, intégrant les décaissements effectifs, les financements mobilisés, les travaux réalisés, les éventuels engagements restant à payer, les travaux nécessaires à l’achèvement et les risques liés aux contentieux. C’est précisément cette opacité des coûts qui nourrit le scandale.
Un stade livré, mais un complexe toujours problématique
Le paradoxe du stade d’Olembé est saisissant. Pour la CAN, l’objectif prioritaire était de disposer d’un stade opérationnel. Cet objectif a finalement été atteint. Mais le projet initial était beaucoup plus ambitieux. Le complexe devait devenir une véritable cité sportive capable d’accueillir des activités économiques, hôtelières et sportives au-delà de la compétition.
Or, plusieurs composantes prévues au programme initial restent inachevées ou ont connu des difficultés importantes. Autrement dit, le Cameroun a réussi à obtenir un stade fonctionnel sans parvenir à maîtriser complètement le coût et le calendrier du projet global. C’est là que se trouve l’une des principales failles du dossier : l’urgence liée à la CAN a progressivement pris le dessus sur la logique de long terme du projet.
Une succession de décisions de voyou qui a alourdi la facture. Le dossier Olembé ne peut cependant pas être réduit à la responsabilité des entreprises. Piccini et Magil avaient naturellement des obligations contractuelles à respecter. Les griefs formulés par l’État doivent être examinés au regard des contrats, des délais, des décomptes et des performances réellement constatées. Mais la répétition des difficultés avec deux constructeurs successifs pose nécessairement la question de la maîtrise d’ouvrage publique.
Pourquoi le projet initial a-t-il connu autant de difficultés avant la résiliation du premier contrat ? Pourquoi le financement du repreneur n’était-il pas complètement sécurisé avant le changement de constructeur ? Comment expliquer qu’un projet lancé avec une enveloppe initiale de 163 milliards ait généré autant de contentieux et d’incertitudes plusieurs années après son démarrage ?
Et surtout, pourquoi l’État n’a-t-il pas disposé, dès les premières difficultés, d’un mécanisme suffisamment robuste pour mesurer le coût réel des retards, des modifications de programme et des risques contractuels ? Ces interrogations dépassent le cas de Piccini ou de Magil. Elles renvoient directement à la capacité de l’administration à préparer, financer, piloter et contrôler les grands investissements publics.
Le véritable scandale est peut-être dans l’absence de coût final. Le stade d’Olembé est devenu un scandale financier moins parce qu’un seul chiffre aurait explosé que parce que l’État semble avoir perdu la maîtrise de l’équation financière globale du projet.
– Un marché initial.
– Un premier constructeur écarté.
– Des travaux supplémentaires réclamés.
– Plus de 100 milliards déjà consommés.
– Un deuxième constructeur.
– Un nouveau contrat de plusieurs dizaines de milliards.
– Des difficultés de financement.
– Un complexe qui n’est pas entièrement livré.
– Deux contentieux internationaux.
– Et désormais une première condamnation de plus de 50 milliards de FCFA contre l’État.
Pris séparément, chacun de ces éléments peut avoir une explication technique ou juridique. Pris ensemble, ils dessinent le portrait d’un grand projet public dont les risques ont progressivement échappé au contrôle initial.
De la vitrine de la CAN à un cas d’école
Le plus préoccupant n’est donc pas seulement la facture actuelle du stade d’Olembé. C’est la possibilité que le même mécanisme se reproduise sur d’autres grands projets. Un investissement public ne doit pas être évalué uniquement à partir de son coût de lancement. Il faut connaître son coût à terminaison, ses risques de contentieux, ses besoins futurs de maintenance, ses revenus éventuels et surtout les conséquences financières d’un retard ou d’une rupture de contrat.
Le stade d’Olembé rappelle également qu’une infrastructure peut être considérée comme « livrée » pour répondre à une urgence sportive tout en restant, dans son ambition initiale, un projet inachevé. Le Cameroun doit désormais tirer les leçons de cette expérience. Un audit technique et financier indépendant permettrait d’établir précisément les sommes effectivement engagées depuis le lancement du projet, de distinguer les financements de Piccini et de Magil, d’identifier les travaux réellement réalisés et ceux restant à financer, et surtout d’évaluer le coût définitif du complexe.
La stratégie judiciaire doit parallèlement permettre de réduire l’exposition financière de l’État, en défendant ses intérêts lorsque les éléments contractuels le justifient et en évaluant objectivement l’intérêt d’éventuelles transactions. Mais comment le réaliser quand l’on sait que le premier constructeur est parti avec tous les plans architecturaux. Même la Task Force, installé à la présidence de la République, qui gère directement ce projet, n’en possédé pas!
Le véritable enseignement du stade d’Olembé est simple : un grand projet public ne devient pas coûteux uniquement lorsqu’il dépasse son budget. Il devient dangereux lorsque personne n’est plus capable de dire avec certitude combien il coûtera au terme de son histoire. Ce complexe sportif autrefois appelé “ Stade Paul Biya” par certains flagorneurs, qui aurait du être un fleuron du Renouveau, n’a surtout servi qu’à enrichi, grâce aux énormes rétrocommissions, certains pontes du système régnant au Cameroun, depuis 43 ans!