Emile C. Bekolo – « Budget 2026 du Cameroun : Consolidation macroéconomique et nécessité de réformes économiques structurelles »

1. Situation macroéconomique : une stabilité préservée mais fragile

1.1. Une croissance modérée

Le Cameroun affiche une trajectoire de croissance de son Produit Intérieur Brut (PIB)

réel de 4,3 % pour 2026 (projection gouvernementale mesurant l’augmentation de la

production de biens et services dans l’économie nationale en 2026 par rapport à

3,9% estimé pour 2025, et à 3,5% en 2024 selon la Banque Mondiale.) Cette

trajectoire bien que positive demeure insuffisante pour absorber les pressions

sociales et démographiques, et reste malgré tout cohérente avec les projections

conjointes Banque Mondiale–FMI de 3,8 % en moyenne sur 2025-2027. Elle repose

principalement sur le secteur non pétrolier (agriculture d’exportation, transformation,

BTP, services), l’investissement public, et l’amélioration progressive de

l’approvisionnement en électricité. En revanche, le secteur pétrolier est

structurellement déclinant, confirmant l’épuisement progressif des gisements et la

nécessité d’une diversification accélérée. Globalement, la croissance est réelle mais

reste inférieure aux objectifs de la SND30 et trop faible pour réduire la pauvreté.

1.2. Une inflation en décélération

Concernant l’indice des prix à la consommation (IPC), c’est-à-dire la mesure de la

hausse moyenne des prix des biens et services consommés par les ménages au

Cameroun, on observe après les tensions inflationnistes post-Covid, un scénario de

désinflation progressive vers la stabilité. Le taux d’inflation était de 4,5% en 2024, un

niveau est élevé par rapport à la norme CEMAC (3 %), avec pour conséquences

l’érosion du pouvoir d’achat, la pression sociale, surtout pour les ménages urbains.

Le taux d’inflation est estimé à 3,2% pour 2025, c’est-à-dire que les prix ont continué

d’augmenter, mais moins vite qu’en 2024. Le taux d’inflation visé par le

Gouvernement pour 2026 est de 3,0 %, soit exactement celui du seuil

communautaire CEMAC, un niveau considéré comme compatible avec la stabilité

macroéconomique, permettant de préserver le pouvoir d’achat des ménages. Cette

tendance à la désinflation reste fragile, car exposée aux tensions sécuritaires, aux

chocs climatiques, et aux pressions budgétaires et électorales.

2. Un budget volontariste mais sous forte contrainte

2.1. Evolution du budget : Trajectoire d’expansion accélérée

Le budget 2026 atteint 8 816,4 milliards FCFA, en hausse de 14 % par rapport au

budget 2025. Entre 2024 et 2026, l’évolution du budget de l’État est la suivante :

• Le budget initial adopté pour 2024 s’établissait à 6 740,1 milliards FCFA. Il a ensuite

été rectifié à la hausse de 538 milliards FCFA pour être porté à 7 278,1 milliards

FCFA (soit +7,9%) à travers une ordonnance présidentielle signée en juin 2024 ;

• La loi de finances pour 2025 a fixé le budget à 7 317,7 milliards FCFA, soit une

augmentation modeste de +0,5 % par rapport à 2024. Une ordonnance en milieu

d’année 2025 a ensuite augmenté le budget à 7 735,9 milliards FCFA. A noter que

les révisions des budgets 2024 et 2025 ont été largement financées par des

emprunts et autres financements pour faire face à la volatilité des recettes

pétrolières, à la hausse des dépenses sociales et des dépenses d’investissements, et

aux dépenses imprévues.

Budget 2026 du Cameroun : Consolidation macroéconomique et

nécessité de réformes économiques structurelles.

Avec un budget d’investissement public (BIP) de 2 031 milliards FCFA, soit une

hausse de 9,7 %, le budget de 2026 traduit un choix politique de soutenir la

croissance, de financer les priorités sociales et sécuritaires, de poursuivre les

investissements structurants.

Les recettes internes progressent (+8,3 %) mais restent dominées par les recettes

fiscales et douanières (83 %) et des recettes pétrolières en déclin structurel. Cela

confirme la dépendance critique à la mobilisation fiscale, et une dépendance

croissante au financement externe et à l’emprunt dans un contexte mondial incertain.

2.2. Structure de dépenses: Rigide, dominée par la gestion courante

Dans le budget 2026, les dépenses hors principal de la dette atteignent 6 210,5

milliards FCFA, avec une forte rigidité des dépenses courantes (personnel, biens et

services, sécurité), une charge d’intérêts élevée, un BIP en hausse nominale, mais

dont la part relative recule dans le budget total. En somme, l’on constate que

l’investissement progresse en valeur, mais l’effort de transformation structurelle reste

limité par les dépenses courantes et la dette.

2.3. Déficit budgétaire : Soutenable à court terme mais risqué à moyen terme

Le déficit budgétaire correspond à la situation dans laquelle les dépenses totales de

l’État excèdent ses recettes et dons sur l’exercice, c’est-à-dire que les ressources

définitives (hors emprunts) ne suffisent pas à couvrir l’ensemble des charges

budgétaires. En 2026, le budget total est de 8 816,4 milliards FCFA, tandis que le

déficit budgétaire est de 631,0 milliards FCFA, soit 2 % du PIB, restant de ce fait

compatible avec les critères de convergence CEMAC. Mais le problème est que le

déficit 2026 est de nature structurelle et non conjoncturelle, à cause :

1) des dépenses incompressibles qui absorbent l’essentiel du budget ; il s’agit

notamment des dépenses de personnel (avec une masse salariale rigide et en

hausse), des dépenses de biens et services (pour le fonctionnement de l’État et la

sécurité), et des transferts et subventions (pour le soutien social, les collectivités, et

l’énergie). Ces dépenses incompressibles représentent près de 44 % du budget total;

2) des dépenses d’investissement en hausse pour soutenir la croissance

(infrastructures, énergie, décentralisation) ; le BIP représente près de 23% du budget

total ;

3) des recettes insuffisantes et peu dynamiques (avec des recettes fiscales dont le

potentiel reste sous-exploité malgré les réformes), et des recettes pétrolières en

déclin structurel.

Le déficit budgétaire de 2026 est un choix assumé du Gouvernement pour relancer

les investissements et donner la priorité aux politiques sociales et territoriales. Le FMI

qualifie le Cameroun de pays à risque élevé de surendettement du fait des ratios

service de la dette/recettes tendus, mais dont la soutenabilité dépend de la discipline

budgétaire, de la croissance des recettes non pétrolières, et de la qualité de

l’investissement public.

En conclusion, le déficit budgétaire 2026 du Cameroun n’est pas excessif en soi,

mais il est révélateur d’un modèle budgétaire sous tension, où l’État finance à crédit

des priorités légitimes, sans encore disposer d’une base de recettes suffisamment

large et dynamique. Pour réduire ce déficit budgétaire de manière durable sans

mettre en œuvre des mesures d’austérité, il faudrait poursuivre les mesures prises

d’élargissement de l’assiette fiscale, de réduction des exonérations, et de

rationalisation des subventions (en renforçant notamment la gouvernance des

entreprises publiques)

3. Au-delà du budget 2026 : Le défi majeur demeure la transformation

structurelle l’économie

A moyen terme et long terme, les 5 principaux axes de transformation structurelle

l’économie Camerounaise ci-après devront être adressés :

3.1. la Réforme de la Gouvernance Economique du Cameroun

La réforme de la gouvernance économique du Cameroun apparaît aujourd’hui

nécessaire, structurelle et urgente au regard des déséquilibres persistants, des

faiblesses institutionnelles et des objectifs de développement non atteints. Dans ce

contexte, la gouvernance des entreprises publiques constitue une source de risques

budgétaires majeurs car, plusieurs entreprises publiques accumulent des pertes,

dépendent des subventions, et génèrent des passifs contingents non maîtrisés. Il

faudrait :

1) Redéfinir le rôle de l’État pour passer d’un État (Ministères) opérateur à un État

facilitateur et régulateur.

2) Mettre en place une politique actionnariale de l’Etat, permettant d’assainir et de

repositionner le portefeuille des entreprises et des établissements publics, libérer la

gouvernance des entreprises publiques et renforcer les dispositifs de contrôle interne,

faciliter le financement des entreprises publiques.

3) Accélérer et étendre la digitalisation des services de l’administration publique pour

réduire la corruption, la qualité des services et la transparence.

4) Réformer la commande publique, en réduisant la chaîne et les délais, et par une

planification plus rigoureuse et professionnalisation des maîtres d’ouvrage.

3.2. Un « Plan Marshall » des infrastructures

Il ne s’agit pas d’un simple slogan, mais d’une réponse économique structurée à des

blocages profonds du modèle de croissance. Les infrastructures sont un levier

systémique pour relancer la productivité, l’emploi et la transformation structurelle de

l’économie nationale. Il faudrait :

1) Investir massivement dans les routes urbaines et rurales, les ponts, les barrages

hydroélectriques, l’eau potable et l’assainissement.

2) Développer et mettre en œuvre un programme évalué à 20 000 milliards FCFA

d’investissements en infrastructures sur 10 ans, pour rattraper le retard en

infrastructures, créer de l’emploi et stimuler la croissance. Ce programme pourrait

être financé par : le Budget national (recadré) à hauteur de 15 à 20%, les

Partenariats Public-Privé (PPP) à condition de mettre en place un cadre PPP plus

attractif, les Financements multilatéraux, un Fonds d’infrastructure souverain (à créer)

pour mobiliser les ressources.

3.3. La PME comme moteur de transformation structurelle de l’économie

Dans un pays où plus de 90% des entreprises sont des PME, mais dont l’impact

économique reste limité du fait de leur marginalisation, il faut changer de modèle, et

mettre en place un véritable cadre propice au développement des PME, vecteurs

d’innovation, d’emploi et de patriotisme économique. Il faudrait :

1) Simplifier la création et la vie des PME, par la digitalisation des procédures

administratives (création, fiscalité, douanes, sécurité sociale), la mise en place des

Guichets Uniques PME (GU-PME) dans chaque région du Cameroun.

2) Réformer la fiscalité des PME, par la réduction des fréquences des déclarations

fiscales (trimestrielle au lieu de mensuelle), la réduction du taux d’imposition et la

suppression de certaines taxes, la création d’incitations fiscales à la transformation

locale, à l’emploi jeune et à l’innovation.

3) Faciliter l’accès au financement, en redynamisant la Banque Camerounaise des

PME, en créant un Fonds national de garantie des crédits aux PME.

4) Réformer le foncier pour sécuriser les investissements agricoles et industriels.

5) Renforcer les capacités humaines et techniques des PME, par les incitatifs fiscaux

pour la formation professionnelle du personnel et des dirigeants des PME, la création

des filières Entreprenariat et PME dans les écoles techniques et universités.

3.4. Le transport aérien comme levier de compétitivité, d’intégration nationale

et régionale, et de croissance des exportations

Le transport aérien n’est pas un luxe, c’est un moteur de croissance, des

exportations, et de souveraineté économique. Le ciel est une autoroute du

développement économique. Il faudrait :

1) Faire du Cameroun un hub aérien sous-régional, reliant l’Afrique Centrale, l’Afrique

de l’Ouest et le Nigeria (Proximité d’un marché de 219 millions d’habitants).

2) Investir massivement dans une relance ambitieuse et durable de la compagnie

nationale (Camair-Co), pour en faire un levier stratégique du développement

économique du Cameroun. Cela nécessite un investissement important, structuré

estimé entre 350 et 500 milliards FCFA sur 5 ans.

3) Mettre en œuvre une politique d’« open sky » mesurée.

4) Moderniser et densifier les aéroports principaux et secondaires, pour améliorer la

qualité des services.

3.5. « Réparer » la SONARA, c’est réparer l’économie Camerounaise

La reconstruction de la raffinerie de la SONARA, gravement endommagée par un

incendie en 2019 a paralysé ses capacités de production du pays, doit être une

priorité stratégique du programme économique national. Depuis, le Cameroun produit

du pétrole brut, mais ne le raffine plus localement, et importe la quasi-totalité de ses

produits pétroliers raffinés (carburants, gaz, kérosène…), cela crée une dépendance

totale vis-à-vis des marchés extérieurs, avec un impact direct sur la balance

commerciale, les prix, les subventions et les réserves en devises. Une raffinerie

fonctionnelle permet de contrôler les chaînes d’approvisionnement, réduire les

pénuries, et stabiliser les stocks nationaux. Il faudrait donc impérativement

reconstruire la raffinerie de la SONARA ; le coût estimé se situe entre 350 à 600

milliards FCFA selon le scénario qui sera arrêté (réhabilitation simple ou

modernisation totale).

Bonne et heureuse année 2026

Emile C. BEKOLO, Expert-Comptable

emile.bekolo@bekolo-partners.com

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