Serge Alain Godong : “comment comprendre l’affaire SGS/PAD sous l’angle macro-économique” 

Donc, TransAtlantic qui opère déjà le scanning au Port de Kribi serait conduit à opérer la même activité sur l’infrastructure voisine de Douala. Le transfert de compétence procéderait, de ce que j’ai lu ici ou là , de l’avantage réputationnel cumulé par cette entité, présentée comme ayant plutôt réussi dans le même métier à Kribi, depuis bientôt dix ans qu’elle y est installée. Ce qui est – pour ce que j’en sais, ayant personnellement travaillé dans les entrailles du Port de Kribi – plutôt vrai.

Problème cependant : en mettant la main sur Douala, le Cameroun prend le risque d’accorder un monopole d’exploitation à une seule entreprise, ce qui présente tous les risques liés aux positions de ce type. Le monopole étant dessiné en économie politique comme un ordre qui restreint gravement la position de négociation – et donc de gains – du Concédant (en l’occurrence, l’État, dans le cas actuel). De plus, le monopole, ça établit des distorsions dans la formation de l’information et des prix de produits et services, ça transfère de grands pouvoirs au bénéficiaire,  ça limite voire élimine évidemment les mécanismes de concurrence et, plus grave (selon moi), ça détruit le système d’innovation dont une partie prend source dans la compétition normative et technologique.

En d’autres termes, SGS et TransAtlantic opérant tous les deux différemment et donc concurremment sur les deux ports camerounais, sont cumulativement en situation de générer une meilleure qualité de service en ce sens qu’ils offriraient au gouvernement de comparer en permanence lequel des deux systèmes fonctionne le mieux, et donc de stimuler chez l’un comme chez l’autre un mimétisme normatif conduisant à des améliorations régulières de l’offre de service globale – sur le scanning. Ce serait le rôle de l’Autorité portuaire nationale (APN) d’avoir le regard à ces standards, de par leur définition et bien sûr, l’obligation de leur respect.

De ce fait, l’accès à l’intervention des deux opérateurs, sur les deux ports tel que cela était le cas jusqu’alors, est donc – macroéconomiquement – une situation bien préférable. D’autant que, au plus de l’emploi, elle est également plus profitable : deux entreprises différentes, c’est plus de postes, plus de salaires, plus de recettes fiscales pour l’État, plus d’activités. Sur la base pure de ce raisonnement, il existe une rationalité à ce que TransAtlantic soit laissé à Kribi et que SGS continue de figurer à Douala où il opère depuis tant de décennies. 

Reste la discussion, au plan plus large : l’une des raisons du retard (dramatique) de l’économie camerounaise, c’est justement son addiction maladive aux monopoles ou aux positions d’oligopoles. Il n’y a qu’à se tourner pour regarder autour de soi : la quasi totalité des entreprises affichant un certain rayonnement dans le champ social, sont quasi toutes en position d’extraction de rente et donc, d’abus de position dominante. Ainsi, dans la téléphonie, c’est MTN et Orange ; aux autres, rien. Dans l’électricité, c’est ENEO, rien qui vive à côté. Dans les boissons, ce sont les Brasseries du Cameroun, dans une configuration particulièrement choquante (près de 1000Mds F CFA de CA). De même, le sucre, c’est SOSUCAM (bien que quelques opérateurs essaient ces dernières années de s’y faire une place) ; le poisson, c’est CONGELCAM ; l’eau c’est CAMWATER ; les dépôts pétroliers, c’est SCDP, etc.

Dès qu’une entreprise se présente sous une certaine taille, c’est quelle bénéficie de ce privilège exorbitant. Conséquence, tel que je l’indiquais plus haut : l’économie est peu dynamique, peu compétitive, dégage peu de champions à l’export, s’établit sur des indicateurs de productivité particulièrement honteux – depuis des décennies. De ce fait, rien que pour le principe, le Conseil national de la concurrence devrait intervenir ici, sur cette affaire, afin de dire le droit, la norme. Le Cameroun se fait un bien grand tort en laissant prospérer dans les imaginaires que toute activité économique se réduit à une recherche prioritaire de rentes de situations.

Mais la question, posée de cette façon prend une inclinaison morale alors que, dans le fond, elle procède plutôt d’une ingénierie politique de nature ploutocratique où la manducation et la kleptocratie sont perçus comme des formes légitimes d’accès et d’augmentation de sa propriété privée. Pour le dire autrement, la réflexion ici ne se limite donc plus aux seuls enjeux économiques et contractuels pour devenir pleinement de type politique et institutionnel.

Un pays se développe lorsque son État comprend que son rôle premier est de définir la norme et de contraindre simplement des acteurs concurrents à la respecter. De ce fait, accorder l’ensemble des ports du Cameroun de façon exclusive à un seul opérateur serait non seulement un non sens économique mais un dangereux renchérissement de la place focale d’un État qui, dans le même temps, ne s’est jamais montré aussi faible est aussi illégitime de par la diminution fulgurante de ses capacités à lire et préserver ses propres intérêts. 

Pour ma part, je ne suis absolument pas intéressé aux intrigues entre les acteurs, les intrigues étant au-dessus de mon intelligence. Le Cameroun peut effectivement sortir SGS du jeu, à Douala, comme il en a apparemment l’intention. Mais il faudrait que cette position soit remise en jeu sur la scène internationale par le jeu d’un appel d’offre qui permettrait à l’État d’augmenter ses exigences normatives et financières. Le rôle de l’État doit être, en principe, celui de rechercher des modalités d’augmentation de sa propre valeur et donc, de celle de sa population. Ce qui ressemble désormais à une mission céleste, dans le Cameroun qui se donne à vivre sous nos yeux, de jour en jour.

Serge Alain Godong 

Économiste

Diplômé de l’EHESS

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